vendredi 9 décembre 2011

Cantique de la Racaille, de Vincent Ravalec


Flammarion, 1994, J’ai lu, 414 p.

Mon voyage pour la France, il était prévu depuis quelques mois. Le fait que je parte finalement seul et triste avec un préavis de 24h, lui, ne l’était pas. Même si je me retrouvais soudainement avec des tas de trucs à régler tout en gérant un sale lendemain de veille et un nouveau statut conjugal, choisir ma lecture demeurait une priorité. J’étais quand même pas pour traîner « Le Xxe siècle américain » d’Howard Zinn déjà entâmé je me disais, m’en vas tripper à Paris pour me refaire les idées, je voulais traîner une histoire qui, même si elle était déprimante, aurait au moins la qualité de ne pas être vraie.

Comme des priorité, il y en avait quelques une, j’avais somme toute un minimum de temps à consacrer à ma sélection. Ça me prendrait un auteur français, je me suis dit. Ou au moins quelque chose qui se passe à Paris. J’en étais à constater que les auteurs français ne se bousculaient pas tant que ça, dans ma bibliothèque de poches. J’avais tassé le fauteuil orange et j’étais maintenant à genoux à écumer les livres les moins époussettés de mon appartement quand mon doigt s’est arrêté sur ce livre de Ravalec, dont j’avais lu le passionnant et beaucoup trop bref « L’auteur », un mois auparavant.

Ah ouin ça, c’est quoi l’histoire, déjà?

Pas moyen, y’a pas de quatrième de couverture.

Ceux qui ont déjà travaillé en librairie savent probablement qu’il est moins coûteux pour les gros éditeurs de détruire les livres de poche plutôt que de payer le transport de retour pour les invendus. Le libraire n’envoie donc que les quatrièmes de couverture avec le code barre pour prouver que le livre n’a pas été vendu et hop, dans une enveloppe et le reste à la dompe. Ou dans une boîte pour les libraires avides de gratuité.

J’ai rechigné devant le handicap un instant puis j’ai balancé le livre dans mon bagage à main. J’avais d’autres priorités. Comme me trouver un endroit où coucher. Puis faire le ménage dans mon bagage à main, qui se trouve à être mon sac à dos depuis quoi, plus de dix ans, au fond duquel vieux bonbons ont côtoyé stylos défectueux, grenailles de fond de paquet de clope, reçus de caisse qui auraient été bons pour mes impôts 2004, bouteilles format voyage de gouttes hydratantes pour les yeux qui dataient du lock-out de la LNH et autres substances en gestation très certainement interdites aux douanes.

D’un certain point, je trippais, je me disais qu’il fallait que je sois à l’aéroport exactement durant les heures du match Montréal-Boston. Une game tout seul à Trudeau avec une bière à 8 piasses avant de partir vers mon plus gros déboussolement à vie (oui, je suis casanier. Je casane big time). Ça me tentait. Mais ça n’est jamais arrivé.

Pas moyen d’arriver à la voir. Dans un restaurant avec des lumières mauves, il y avait deux ou trois écrans, tous à des postes différents. Et pas un chat dans la place.
Bon, je me suis dit, je suis peut-être un peu d’avance. J’en profite pour commencer le livre, histoire d’être un peu dedans rendu dans l’avion et d’avoir envie de continuer au lieu d’écouter un film avec un chien savant ou avec Matthew McConaughey.

J’ai vite retrouvé le Ravalec qui m’avait accroché un mois plus tôt (vous vous rappelez, c’est un journal de lecture, ici). Le ton désinvolte et l’air d’aller en se foutant de la ponctuation parce qu’il y a certainement des choses plus importantes dans cette histoire j’ai complètement embarqué dedans. Puis je me suis rendu compte que ça coulait encore mieux si je me lisais ça avec un accent français mais là y’a des limites à tripper.

Les lacunes dues au handicap du livre se sont faites sentir dès mon premier élan de lecture après avoir lâché terre. Je venais de me terminer une écoute de Variations Fantômes de Philippe B. en pleurant un peu. Les mots des chansons me suivraient par la suite tout au long de la semaine au cours de mes marches. M’a dire, ça fitte rare.

J’ai défait la fermeture éclair de mon sac pour constater que la dernière page s’était prise dedans. Ça y est, je me suis dit, je vais passer une semaine à trotter et à avoir peur de perdre ma dernière page, ce qui, vous en conviendrez, serait d’une grande tristesse. J’ai considéré l’arracher tout de suite, question que ce soit fait. On peut pas abimer la dernière page si elle est plus là. Mais, vif, j’ai compris que je ne ferais que déplacer le problème.

Les quelques 100 premières pages m’ont semblé un peu lassantes. Gaston fait dans le recel de matériel volé et souhaite quitter son état de simple brigand pour se monter une entreprise. C’est bien, dans la vraie vie, de se monter une entreprise. Dans un roman, ça fait seulement des pages de trop. Celles-là, elles auraient pu passer dans le zipper.

J’ai fini la plupart de mes soirées au Fumoir, un bar devant le Louvre. Je m’y suis fait de bons amis, Éric, le chef barman/magicien, Esmahène, serveuse et bienfaitrice. Comme j’étais encore loin de chanter La Marseillaise bras-dessus bras-dessous avec les habitués du bar, je m’y installais confortablement pour en apprendre plus sur la légitimisation d’entreprises illégales devant un verre de vin qui, par les grâces du magicien, ne voyait jamais le fond.

Après quelques jours, j’ai allumé.

- Vous avez du papier collant? J’ai demandé à un des barmans.
- Pardon?
- Ben là, eh, du ruban adhésif?
- Je suis pas sûr de comprendre…

Je commençais à travailler fort à trouver des synonymes pour du maudit scotch tape (quand même pas pour dire ça) et je lui montrais mon livre en faisant des faces comme si je parlais à un russe quand il a dit « Ah, du scotch? ».

Voilà. Du scotch.

Je me suis mis à faire du bricolage un peu saoul, au milieu de tous ces gens vraiment mieux habillés que moi. Puis le livre s’est mis à devenir bon. Mon appréciation grandissait à mesure que Gaston se faisait dérouiller et qu’il embarquait dans des combines échangistes avec une jalousie digne d’un prix Gémeaux.

D’où la beauté que l’histoire soit pas vraie, on se réjouit mieux du malheur.

Ça adonne que l’histoire, elle se passe en grande partie à Paris, ça, j’étais ben content. J’ai toujours fermé les yeux et trouvé que les auteurs français allaient souvent à l’excès en nommant des noms de lieux que je ne connaissais pas et donc, que personne ne connaît. Mais là, amènes-en des porte de Clignancourt, j’ai vu ça sur la mappe, Les Halles, je suis passé par là, Gare du nord, en métro, Pigalle en courant, , Sébastopol, Magenta, Ménilmontant, j’avais tout vu ça. Le premier auteur français qui me parlait depuis Djian, ça faisait longtemps. Faut dire que j’ai pas donné grand’ chance.

Et là mon livre, je vais le remettre délicatement dans la bibliothèque, où il passera probablement les 30 prochaines années, à moins que je déménage. Ou à moins que je vous le prête, mais faudra faire attentions à la dernière page.

« Et puis les portes de Fleury se sont refermées sur moi et je n’ai plus pensé à rien. »

Ça finit comme ça. En cas. On sait jamais.

lundi 31 octobre 2011

What's Going On, Marvin Gaye? de Ben Edmonds


(Marvin Gaye and the last days of the Motown sound, 2001)
10/18 (musique & cie), 2004, 248 p.

What’s Going On est la première pièce que j’ai eue à apprendre dans un contexte académique. J’étais encore tout jeune, portais de douteux cheveux longs, je n’avais encore qu’une piètre connaissance des notes sur le manche et voilà que je me faisais des nœuds dans les doigts à essayer de reproduire avec une partition cette magnifique ligne de basse que James Jamerson avait sans aucun doute jouée de façon différente à chacune des prises lors de l’enregistrement.

Aucune idée de qui pouvait être Marvin Gaye.

Lors de mes cours, je jouais avec un maximum de dignité par-dessus un enregistrement bidon fait à l’ordinateur par mon prof, la suite d’accords, un beat de drum de base. Également par-dessus des commentaires du genre « Jamerson se r ‘vire dans sa tombe! », « Come on, t’es en train de taper une toune qui va passer à l’histoire! » «Hey, y jouait juste avec un doigt en plus! » ou encore « Yes sir, t’es black pis t’es dins années 70, le seul problème c’est que t’as une Ibanez! ».

Un soir, je revenais de l’école en autobus. Rock détente nous jouait des chansons plates en sourdine quand j’ai fini par ressentir des bourdonnements que je reconnaissais, au travers du vacarme en commun. Cette ligne de basse, comme si elle faisais partie de moi. Mais avec des mots. Brother, brother. Je me sentais soudainement beaucoup mieux. Les notes que j’avais apprises devenaient enfin de la musique. Une chanson.

Il s’en est passé des choses entre ce moment-là et la lecture que je viens de terminer. Me suis acheté un Greatest hits. Puis les albums. J’ai aimé Marvin Gaye puis l’ai reconnu comme un grand. J’ai élargi ma curiosité à Motown au complet, j’ai glané ici et là des morceaux d’histoire, essayé de mettre tout ça en ordre, avec un zèle somme toute mitigé. Je découvrais cette musique-là en même temps que tout plein d’autre, pas le temps d’aller au fond des choses. J’étais dans le gros jus.

Puis, des années plus tard, j’ai retrouvé ce livre dans une de mes bibliothèques. Je suis quasiment content de pas l’avoir lu avant tellement il vient de me faire un bien fou.


Ben Edmonds n’a pas écrit une biographie. What’s Going On, Marvin Gaye (que des mots anglais pour le titre de la traduction française… Le titre original est drôlement plus à propos. Mais ça sera ici (enfin!) ma seule digression au sujet de la traduction. Rien à redire sur le reste.) traite, vous l’aurez deviné, de l’album-culte et de tout ce que sa production a pu impliquer.

Si on ne nous fait pas l’histoire de Gaye, on nous fait du moins celle de Motown. Mise en place nécessaire pour bien comprendre la révolution qu’a pu occasionner la sortie de What’s Going On.

J’étais bien conscient que Berry Gordy avait parti Motown avec cette idée de « chaîne de montage » propre à la ville de Détroit. Mais je n’étais jamais allé plus loin. Somme toute, Motown m’évoquait des sourires, des mains qui tapent, des jeunes sortis de la rue. La belle innocence, des tonnes de numéro un au palmarès, « the sound of the new america.» C’est un peu avec peine que j’ai appris ici à quel point la production était compartimentée et régularisée. À quel point chez Motown, à l’image des chaînes de montage, on ne peut changer de rôle si l’on fait bien celui qu’on nous a confié. À ce titre l’histoire des Originals, le quatuor vocal qui chante sur la plus grande partie des titres enregistrés, qui sont incapables de faire leur propre album. La production était stricte et réglementée avec comme unique but le succès commercial. Un échec et tu te retrouves au bas de l’échelle. Ta deuxième chance – si elle vient – elle risque d’être loin.

On avait cantonné Marvin Gaye dans un rôle de dandy romantique avec ses nombreux succès aux côtés de Tammi Terrell. La formule marchait, pourquoi la changer? Mais Gaye voyait plus loin et c’est non sans peine qu’il s’est mis à réaliser lui-même ses sessions d’enregistrement. Premier essai : « I heard it trough the grapevine », considéré maintenant comme l’un des plus grands singles de tout les temps. Mais le Quality Control chez Motown ne voyait pas les choses de cette façon. On était beaucoup trop loin du son Motown, trop sombre, etc. Aura fallu relever d’astuces pour sortir cette chanson.

Alors imaginez quand Gaye est arrivé avec What’s going on. Une chanson sociale quand la boîte a fait ses millions avec des love, baby, suga’, lollipop. Ça a été un refus catégorique. Puis Gaye s’est refusé à produire quoi que ce soit tant qu’il n’aurait pas l’occasion de faire son album. La pression pour une sortie se faisait sentir, on était sur le bord de faire un autre Greatest Hits avec une nouvelle pochette, puis Berry Gordy est venu de LA (il avait quitté Détroit depuis longtemps) pour jaser avec Gaye. Puis c’est un pari qui eut raison de l’entente. Gaye avait 30 jours pour faire son album. Et là, on ne parle pas que d’enregistrer, non, Motown faisait ça en un après-midi. Gaye avait 30 jours pour écrire le reste des chansons qui composeraient l’album et l’enregistrer. Le 31e jour, il devait s’envoler vers LA pour le tournage d’un film qu’il avait essayé d’annuler, ce à quoi les producteurs du film répondirent par des menaces de poursuite en justice. Ajoutez à ça le fisc qui le talonne avec une attention particulière.

Les plus grands chefs-d’œuvre sont créés sous pression.

What’s going on a innové sous plusieurs points. Après des années passées en toute innocence aux sommets des palmarès, la musique noire avait enfin des chansons qui parlaient réellement et tout ça en faisant appel à l’amour plutôt qu’au soulèvement. Pour la première fois, Motown sortait en album avec une pochette dépliable et une présentation soignée. Le nom de l’arrangeur, Dave Van DePitte, figurait au recto de la pochette. Pour la première fois, les noms des musiciens y figuraient. Les Funk Brothers, le mythique orchestre maison de Motown à qui l’on doit la plus grande partie du « Son Motown » n’avaient jamais été mentionnés dans les centaines d’enregistrements précédents. Incidemment, ça serait également la dernière fois, Motown fermant ses bureaux et studios (où la batterie n’a jamais été déplacée) de Détroit pour Los Angeles. La plus vieille employée de la boîte s’est fait remercier par un mémo disant que son poste avait été aboli et qu’ils n’auraient désormais plus besoin de ses services. Tchow-bye.

Puis la triste fin. Détroit en décrépitude, Marvin Gaye trouvant la mort criblé de balles par son propre père. La tristesse et l’amour sont les plus grand acteurs de ce livre. La douceur de la musique tenue par une main de fer. Le personnage ambivalent de Marvin Gaye, affable et bon enfant tout en étant torturé, perfectionniste et visionnaire.
Je trouve ça triste et pourtant, je souris.


Je crois pas avoir déjà autant parlé d’un livre. Je me retiens. Mais vous inquiétez pas, il reste tout plein de choses à apprendre, je suis loin d’avoir tout dit. Et ça me tue de penser qu’il y a déjà tout plein d’affaires que j’ai oubliées.

Depuis le début de ce texte, j’ai bien dû flipper le vinyle quatre ou cinq fois. Autant ce disque-là me remplit, autant je suis conscient que je n’en saisis même pas le quart.

On a encore plein de belles années à passer.

samedi 15 octobre 2011

Le monde du blues, de Paul Oliver


(Blues fell this morning : The meaning of the blues, 1960)
Arthaud, 1962, 10/18 (musiques & cie) 2002, 342 p.

Encore dans la catégorie des cas à régler, un livre qui jaunit dans ma bibliothèque depuis près de dix ans. Rien de mal à ça, j’en suis présentement dans ma plus grande période blues à vie. Je comptais un peu sur ce livre pour m’aider à faire le ménage dans ce genre de musique qui, à première oreille, peut sembler revenir du pareil au même. Je voulais en ressortir avec des noms et des titres, mais me voilà plutôt enrichi de l’histoire des noirs aux Etats-Unis.

Le titre original prévient beaucoup mieux que celui de la traduction française de ce à quoi s’attendre du livre. Rien de bien surprenant. Le monde du blues mets en contexte et explique la longue lutte des noirs vers la reconnaissance, ne serait-elle que minime. De l’esclavagisme à « l’abolition » de la ségrégation, en passant par le goût prononcé du vice, la prostitution, la malnutrition, les conditions de vie minimales, les croyances, l’exil vers le nord, etc, Paul Oliver illustre un demi-siècle de lutte des noirs au travers de nombreux extraits de textes blues originaux.

Jusqu’ici, rien à redire, mises à part les nombreuses répétitions qui aloudrissent quelque peu le texte. On ne peut aborder l’histoire du blues sans d’abord avoir connaissance du long chemin parcouru par le peuple qui l’a fait naître.

Seulement – c’est pas la première ni la dernière fois que ça gâche mon plaisir – la traduction alourdit gravement le projet. Compte tenu du fait que l’entreprise repose sur l’illustration de l’histoire par les textes de chansons, la traduction de ces derniers pose une certaine entrave à l’authenticité et au mojo en général :

- Je suis allé voir l’homme qui lit dans la main pour qu’il m’dise mon avenir (bis)
Il m’a dit « Il te faut une assurance, pauvre guignard! »

Si vous voulez d’autres exemples, allez trouver le livre à la bibliothèque. Moi ça me déprime.

Alors on continue la lecture en s’imaginant tout ces mots qui sonneraient si bien en anglais puis on tombe, de temps en temps, sur des extraits en anglais transcrits de l’oral, du genre :

My mother, my mother she tol’ me, an my father tol’ me too :
« That junk’s a bad habit, why don’t you leave it too? »
My sister she even tol’ me, an’ my grandma tol’ me too :
« Thay usin’ junk, pardner, was goin’ be the death of you. »

Plus loin, dans la traduction, le mot « chnouff » remplace « junk »…

Je sais pas pour vous, mais moi, en lisant les mots en anglais, j’entends la musique de façon automatique. Et en français, j’entends un bruit de trompette qui craque. Ou des klaxons. J’entends un accent fatiguant et j’ai envie de lui demander s’il a pas mieux à faire.

Alors pourquoi, j’me suis dit, pourquoi c’est juste en anglais des fois? Compte tenu que le livre part de l’anglais, je me dis, un petit copy/paste et c’est réglé, hein. Libre à toi, traducteur de rajouter le texte en français après, nous on pourra le sauter et ça va juste nous donner l’impression de lire le livre plus vite.

Tsssss…

Et rajoutons à ça qu’aucun des textes n’est référencé. Je sais pas s’il faut donner la faute à Oliver au traducteur, cependant.

Vous me direz, Gasse, arrête de chiâler pis lis les livres directement en anglais, maudit. Je répondrai que oui, absolument, mais ce livre-là m’a été donné et j’ai quand même beaucoup appris.

Maintenant, je vais aller écouter des disques. Ça va me faire beaucoup de bien.

jeudi 22 septembre 2011

Moby Dick, de Herman Melville


(Moby Dick, or The Whale, 1851)
Gallimard, 1941, Folio, 1998, 735 p.

J’ai entamé l’été avec l’intention de traverser quelques classiques américains qui dormaient depuis longtemps dans mes bibliothèques. J’ai tenu un rythme que je juge respectable, soit plus ou moins deux livres par mois. Bon, c’est bien peu pour avoir l’intention de traverser la littérature américaine, mais mon intention était surtout de régler quelques cas. Le rythme s’est maintenu, donc, jusqu’à la mi-juillet dernier, où j’ai entrepris ce monument qu’est Moby Dick. Vrai que c’est pas le même genre d’implication que de se lancer dans The Great Gatsby. Au niveau du volume, je veux dire. Volume, comme dans quantité de pages, je veux dire.

J’ai mon exemplaire depuis maintenant plus de dix ans. Dire qu’y a rien qui presse. Je l’ai acheté suite à cette histoire de mon vieux pote Vallières. Dans un cours de littérature (cégep ou université, aucune idée), le professeur leur dit d’entrée de jeu en début de session que l’achat d’un exemplaire leur vaudra 5 points en partant sur leur note finale. Six points s’ils y écrivent leur nom. Aucune obligation de le lire.

Touché par la démarche, pas eu le choix de faire comme si je faisais partie de ce cours. Et c’est onze ans plus tard que l’entreprise porte ses fruits et ma foi, j’aime bien ces fruits. Je salue l’audace de ce prof et l’en remercie.

Je savais bien que je me lançais dans quelque chose de particulier. « Saute tel ou tel bout », qu’on m’a dit. « Passe vite sur les descriptions », etc. J’aurais bien pu, mais je m’en serais sorti avec un sentiment de devoir non-accompli.

Puis je me suis mis à les trouver bien lâches, ces amis avec leurs conseils, quand j’ai commencé le livre. Tout ce qui précède l’embarquement est tout à fait divertissant. La rencontre d’Ishmaël avec Queequeg le cannibale est une scène d’anthologie qui me restera marquée à jamais. Que la relation entre ces deux-là soit ignorée dans le reste de l’histoire est ce que j’y déplore le plus.

Puis j’ai commencé à comprendre les conseils prodigués à mesure qu’avançait ma lecture. Si on peut dire une chose de Moby Dick, c’est que c’est loin d’être enlevant. C’est une remarque, là, pas un reproche. On ne croise la première baleine qu’à la moitié du livre. Entre temps, oui, on aura beaucoup appris. Sur le fonctionnement des baleinières, la raison d’être de son équipage, de son équipement. Puis ça continue. Les usages de courtoisie entre bateaux qui se croisent au large, la navigation, la représentation de la baleine dans la littérature, dans l’iconographie, les différentes sortes de baleines et ce qu’on en tire, la perception du blanc (la couleur de Moby Dick) selon les âges et les cultures. Puis l’anatomie complète de la baleine, de l’extérieur comme de l’intérieur. L’analyse du squelette, etc. Oh oui, on en apprend des choses qui datent de 1851.

Et on continue à lire, malgré le langage parfois ampoulé mais oh, combien poétique. Malgré le grand nombre de termes marins qui ne nous sont pas expliqués (chose que je préfère ainsi, ma lecture ne serait pas encore terminée dans l’autre cas).
Moby Dick, c’est la lutte entre le bien et le mal. Le mal, c’est cette vieille baleine constellée de vieux harpons qui n’ont pas menés à bien leur besogne. C’est cette vieille baleine vicieuse à qui le capitaine Achab doit cette jambe en moins. Le bien, c’est Achab qui mène son équipage dans un voyage qui s’apparente plus à une vengeance qu’une véritable chasse à la baleine. Puis les positions changent et le mal devient ce vieil Achab qui n’en fait qu’à sa tête pour tuer une baleine qui n’a jamais rien demandé à personne.

Bien sûr, Moby Dick est truffé de symbolisme et de références bibliques que je n’aborderai pas ici, faute d’intérêt. Vous pouvez trouver tout ça facilement sur les internets, de façon beaucoup plus appuyée et crédible que ce que je saurais en faire.

Mais gardons en tête que la longueur, dans Moby Dick, symbolise sans aucun doute ce que l’on ressentirait certainement sur un bateau lors d’un voyage de trois ans. De la solitude, de l’ennui, de la répétition.

Le bien et le mal. Terminer Moby Dick, c’est ressentir une grande satisfaction malgré l’ennui. Avoir ce sentiment d’avoir accompli quelque chose d’important.

Et pour ce qui est des enseignements réels à en tirer, ça peut bien prendre encore dix ans. M’en fous, je suis loin d’être pressé.

samedi 16 juillet 2011

Le coeur est un chasseur solitaire, de Carson McCullers


(The heart is a lonely hunter, 1942)
Stock, 1947, LDP, 1988, 445 p.

Il y a des lectures comme ça où, pour certaines raisons, il est relativement difficile de ne pas se mettre en relation directe avec l’auteur et de se comparer, peut importe la déprime que cela puisse entraîner.

Dans le cas qui nous intéresse, ce qui n’est pas arrivé à me sortir de la tête tout au long de ma lecture a été le fait que Carson McCullers avait 22 ans lorsqu,elle a écrit ce livre. Son premier. Son chef-d’œuvre. Un grand classique de la littérature américaine.

Bien sûr, je n’ai qu’une mince idée de ce que pouvaient être les préoccupations et les occupations d’une jeune femme de 22 ans dans les années quarante. Je me reporte inévitablement à notre époque, fait un inventaire des jeunes femmes de 22 ans de ma connaissance et n’en trouve aucune pour accoter McCullers. Puis vient l’évidente remarque de moi à moi : « Pis toi, Gasse, t’as fait quoi, à date? »

Fort heureusement, et c’est où l’on constate que ce n’est pas un chef-d’œuvre pour rien, la qualité du roman nous fait momentanément oublier ces considérations ingrates et l’on plonge dans cette petite ville du sud et dans ces personnages qui n’ont rien et tant à offrir en même temps.

Ce n’est pas particulièrement un histoire qu’on lira ici. Ce sont des personnages qu’on rencontre, qu’on croise, en fait, et c,est l’immense richesse de ces personnages qui nous pousse à aller plus loin dans cette histoire propulsée par aucune intrigue.

Au centre de ces personnages, Singer, un sourd-muet aux manières impeccables, à la présentation soignée et qui se tient à des lieues des préjugés locaux. Il vit simplement, est poli avec tout le monde et personne ne sait d’où il vient, d’où il tient son argent et les ragots à son sujet se diffusent à profusion. Qu’à cela ne tienne, Singer fait son affaire malgré sa grande tristesse depuis le départ pour l’hospice de son bon ami Antonapoulos, un gros grec bourru et sourd-muet lui aussi, avec qui il avait développé des habitudes stables.

Et maintenant, dans sa petite chambre de pension, Singer reçoit la visite des gens qui viennent lui parler, ou simplement passer du temps avec lui. Mais surtout pour se confier. Il y a Biff Brannon, le propriétaire du « Café de New York » où se passent une grande partie des scènes du roman, Jake Blount, un étranger vagabond communiste et alcoolique, le docteur Copeland, un médecin nègre rempli de grands espoirs pour sa race et qui donne tout son temps à soigner les noirs qui n’ont pas accès aux hôpitaux. Puis il y a Mick Kelly, la jeune adolescente garçonne qui rêve d’écrire de la musique.

Ces quatres personnages défilent chez Singer qui lit leurs lèvres quand ils veulent bien lui faire face, emmagasine tout pour en faire part à Antonappoulos dans des lettres qu’il ne lui enverra jamais.

Puis se développent autour de Mick des relations délicates. Une attirance plutôt maladive de cette dernière pour Singer, une attirance plutôt malaisante du Barman Biff Brannon pour la jeune Mick.

Puis il y a bien une tonne d’autres personnages, mais qui sont tous en orbite de ces cinq-là. Le portrait d’une petite communauté qui n’a rien de particulier à proposer et qui gère comme elle peut son impressionnante part de problèmes.

Je les ai clairement pas tous lus, mais aucun doute que dans la grande famille des romans américains qui relatent la réalité du sud dans la première moitié du siècle, celui-là en est un grand.

Si jamais je me trompe, je suis ouvert aux suggestions.

vendredi 1 juillet 2011

Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, de Heny Miller


(Big Sur and the oranges of Hieronimus Bosch, 1957)
Buchet-Chastel, 1959, LDP 1972, 412 p.

Je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre en attaquant ce livre, sinon que je retrouverais enfin Miller, que j’avais laissé de côté depuis les trois immenses tomes de La crucifixion en rose puis Tropique du cancer, lus il y a de cela de nombreuses années. Ne pas savoir à quoi s’attendre, ça reste une façon de parler. Je sais quand même qu’ouvrir un livre de Miller, c’est un peu rencontrer le bonhomme et le laisser parler. Et Dieu sait qu’il a de la jasette.

Étrangement, c’est un peu de ça dont il est question dans Big Sur. Après avoir vagabondé à New York, en France et en Grèce, Miller s’est installé, dans les années quarante, à Big Sur, cette région sauvage de la côte californienne qui, encore aujourd’hui, ne compte que très peu d’habitants et ne bénéficie que d’un minimum d’installations qui font que l’on peut appeler « ville » un endroit où habitent des gens.

Après avoir traîné, mendié, et fait un nombre incalculable de rencontres tout au long de sa vie, Miller s’installe au milieu du paradis et laisse le monde venir à lui. J’imagine que le mot s’est passé assez vite à l’époque, si bien que Miller est sans cesse pris à recevoir des visiteurs venus le rencontrer, lui demander conseil ou bien acheter de ses aquarelles. Fondamentalement bon, il leur ouvre la porte et, comme ils ne partent pas, les garde à souper.

Après s’être extasié dans la première partie sur la beauté prenante du paysage, Miller fait dans la deuxième partie, nommée « pot-pourri », des portraits des plus notables habitants de la région. Pour la plupart des artistes qui souvent ne produisent rien. Des artistes de la vie. Des bohèmes, des penseurs, des gens venus au pays pour y vivre le plus simplement possible (la deuxième maison que Miller y occupât lui fût donnée par cette femme qui prétendait que la maison était faite pour Miller et sa femme).

Au travers de tout ça, de touchants passages de Miller avec ses enfants. Quel père ça a dû être, celui-là. Capable de tasser les meubles pour les laisser rouler à vélo dans la maison par mauvais temps.

Bien sûr, Miller style, tout ça se fait avec un lot impressionant de dérapages et de verbiage. Réflexions qui tournent souvent autour du thème de la vie simple versus le besoin de consommation et de possession. Miller rêve d’inaction, de non-possession, de pur amour.

Mais il reçoit beaucoup trop de courrier pour y arriver.

Et c’est à quoi est consacrée la dernière partie, la plus courte et aussi la plus lucide. Considérant que le courrier arrive trois fois semaine et qu’il faille aller le chercher à une heure de marche, considérant que Miller reçoit des colis, des lettres, des cadeaux en nombre impressionnant à chaque fois, considérant également que le facteur n’apporte non seulement le courrier, mais également de nombreuses provisions, l’acte d’aller chercher le courrier implique plus que sortir en robe de chambre sur la balcon et glisser la main dans la boîte aux lettres pour y trouver des circulaires dont on se débarasse aussitôt.

On se rend vite compte, après qu’il nous ai fait un bref (Miller, bref!) survol de ses obligations de la journée (comme par exemple, commencer La crucifixion en rose. Merde, il a dû traîner ça longtemps), il nous démontre à quel point le courrier peut à lui seul remplir sa journée.

C’est que Miller RÉPOND à son courrier. En fait, il ADORE écrire des lettres (je me demande bien à quel point ses lettres mises ensembles peuvent être plus importantes que son œuvre déjà immense). Seulement, tout ça lui prend beaucoup trop de temps et cette dernière partie se veut une espèce d’avertissement qu’il cessera de répondre à son courrier en même temps qu’une lettre d’excuse pour le courrier non-répondu.

Je serais curieux de voir s’il a tenu sa parole, le vieux.

samedi 18 juin 2011

Le bruit et la fureur, de William Faulkner


(The sound and fury, 1929)
Gallimard, 1938, LDP, 1966, 435 p.

Quand je reçois un livre, j’y écris mon nom et la date d’acquisition. Et j’ai eu un genre de surprise quand j’ai constaté que celui-ci, je l’avais depuis dix ans. Dix ans à se dire Faudrait ben, mais surtout, dix ans à éviter cette tranche dans la bibliothèque, un peu avec peur.

Et oui, un peu avec raison.

Parce que si je sais une chose depuis dix ans, c’est que ce livre-là n’est pas comme les autres et qu’il nécessite une certain application à la tâche. Et en bout de compte, l’application en vaut grandement le coup.

Il est impossible de lire Le bruit et la fureur de façon conventionnelle, verticale. Il vaut mieux laisser les mots aller, les emmagasiner et se faire une idée du tableau dans son ensemble un coup rendu au bout. Il faut oublier la logique des dialogues, de la chronologie et se laisser aller dans la flot de réflexion des personnages narrateurs. On pourrait dire que Faulkner ne fait pas de cadeau, mais c’est faux. C’est seulement qu’il ne fait cadeau qu’aux plus méritants.

Par exemple, le fait qu’il y ait deux Jason (le père, un fils) et deux Quentin (un fils, une nièce) n’est rien pour aider à mettre les choses en perspective. Mais on finit par comprendre et ça donne presque envie de recommencer la lecture pour mieux apprécier. Puis on se dit qu’il y a des limites et qu’on pourrait bien lire autre chose.

Quoiqu’il en soit, l’histoire de passe dans une famille du sud, une famille qui a connu ses heures de gloire mais qui doit maintenant faire avec ce qui lui reste. Le père Jason Compson, la mère Caroline. Les fils, Jason, Quentin, Benjy, la fille Caddy, sa fille Quentin. Puis les domestiques, Disley, son mari Roskus, leurs enfants Versh, T.P., Frony, puis Luster, fils de Frony.

L’histoire se déroule en quatre parties, étalées sur quatre jours différents, les 6-7 et 8 avril 1928, puis le deux juin 1910. La première partie, le sept avril 1928 est narrée par Benjy, le fils trentenaire attardé, né Maury mais qu’on a rebaptisé pour ne pas tacher la mémoire de l’oncle du même nom. Benjy ne s’exprime que par cris, ne ressent que des sensations animales, court le long de la clôture lorsqu’il y a des passants. Son récit se passe forcément dans sa tête et saute d’un événement à l’autre au gré des sensations, des idées qui traversent son esprit. Le roman commence de façon plutôt brutale, le moment le plus ardu à passer.

La deuxième partie est narré par Quentin Compson, dix ans plus tôt, et prend place le jour de son suicide alors qu’il étudie à Harvard. Un monologue troublé et mélancolique où l’on découvre l’amour que portait ce dernier à sa soeur Caddy, qui a nommé sa fille en son honneur.

La troisième partie, à mon avis, a été la plus ardue, non pas à cause du procédé littéraire, mais plutôt à cause du narrateur, Jason Compson fils et de son sale caractère. Maintenant chef de famille, il manipule la maisonnée, détourne l’argent de sa mère, maudit sa sœur Caddy dont on ne prononce plus le nom, donne la vie dure à sa fille Quentin, née d’une union douteuse, en l’épiant alors qu’elle fuit l’école pour fréquenter des jeunes hommes, « en faisant de leur nom le mot de passe de la ville. »
Un sale type. Et ici, le récit commence à devenir plus standard.

La quatrième partie est carrément « conventionnelle », avec un narrateur omniscient, une chronologie logique et tout et fait la belle place à la famille de serviteurs.

Et il est là, en quelque sorte, le cadeau de Faulkner. Un récit qui devient de plus en plus lisible à mesure qu’on avance. Les éléments se mettent en place, le casse-tête se résout, les visage sortent du flou (les premières descriptions physiques n’apparaissent qu’à la fin).

Je serais cependant bien en mal de décrire l’histoire. En fait, ce n’est pas tant ce qui nous intéresse. En majeure partie, ce sont des évènements anodins qui occupent l’action. Et c’est tout ce qu’on découvre au travers qui nous donne les éléments pour créer ce portrait de famille troublée et décimée. Avec au centre, le personnage principal qui n’a presque jamais la parole et dont va même jusqu’à taire le nom, Caddy, qui suscite dans sa famille autant d’amour que de haine et de honte. Un personnage dont on tombe automatiquement en amour lors de la première partie, narrée par Benjy. Caddy qui sent comme les arbres.

Et c’est d’ailleurs à elle qu’on doit ce roman, qui au départ ne devait être qu’une nouvelle. Faulkner s’en était épris et ne pouvait se résoudre à la laisser aller.

Alors à Faulkner et à Caddy, je dis merci et à bientôt. Mais bon, je vais lire quelques livres normaux avant de revenir.