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mercredi 18 janvier 2012

Le XXe siècle américain, une histoire populaire de 1890 à nos jours, de Howard Zinn


(The twenieth century, extrait de People’s history of the United States, 1492-present)
Lux, 2003, 474 p.

Je suis pas un gars de politique et je suis plus ou moins un gars d’Histoire, sauf si ça se rattache à la musique. Un moment donné, on choisit ses forces puis on s’enrichit dans ces directions-là. C’est sur un coup de tête que je me suis lancé dans la lecture de ce livre et j’y ai mis quand même un certain temps. D’un côté parce des lectures de livres politiques écrits tout petit avant de se coucher, c’est pas le meilleur contexte (quoique ça fasse drôlement la job) et de l’autre côté, parce que ça fait tellement rager qu’il faut prendre des pauses, pas le choix.

Howard Zinn oriente son livre en fonction des luttes sociales beaucoup plus que des gouvernements. Et des luttes, c’est comme s’il n’y avait eu que ça : Luttes syndicales, droits des noirs, droits des femmes, mouvements anti-guerre (la première, la deuxième, le Vietnam, la Corée, le Salvador, le Koweit et toutes celles que j’oublie, qu’on a oubliées ou dont on n’a même pas entendu parler), manifestations écologiques, le 99%/1% qui est en place depuis toujours, etc.

Et à travers les époques, toujours la même rengaine. Mauvaise répartion des richesses, expansion constante du budget militaire au détriment de nombreux services sociaux, gouvernement hypocrite (tant républicain que démocrate) qui se dit fier de représenter le peuple, alors que seulement une infime partie de ce dernier se soit présenté aux urnes, bombardements réguliers et rarement justifiables afin d’affirmer au reste du monde sa suprématie militaire au lieu d’en faire une suprématie humaitaire. Et ce désir constant de combattre le crime en punissant à l’œil et en construisant des prisons au lieu de travailler à enrayer la pauvreté.

Je ne connaissais de l’histoire des Etats-Unis que certaines grandes lignes directrices et encore, dans un ordre un peu flou. Plus enclin à découvrir l’Amérique à travers l’œuvre de Dylan que celle des différents présidents. Oui, il y a une grande partie de ce livre qui m’a échappée. Je suis capable de vivre avec. Et Howard Zinn vous fait bien vivre avec ça, aussi. La majorité des sujets tratés sont renforcés par de nombreux témoignages du peuple. Les petites personnes qui ne changent rien aux statistiques pour qui la vie a été un enfer pour avoir désiré et soutenu un idéal rarement utopique.

Pas en Union Soviétique sous Staline, là. Aux Etats-Unis., bon dieu. The land of the free.

Deux exemples bien anodins, durant la première guerre mondiale :
« À Los Angeles, on pouvait voir un film sur la Révolution américaine qui évoquait les atrocités commises par les Britanniques à l’égard des colons. (…) Le réalisateur fut poursuivi au nom de la loi sur l’espionnage au motif que son film, selon le juge, mettait en cause « la bonne foi de notre alliée, la Grande Bretagne. Il fut condamné à dix ans de prison.
Dans une petite ville du Dakota du Sud, Fred Fairchild, fermier et socialiste, fut accusé d’avoir déclaré au cours d’une discussion sur la guerre : « Si j’avais l’âge d’être enrôlé et que je n’avais pas de famille, je refuserais de servir. Ils pourraient me tuer mais ils ne m’obligeraient pas à me battre. » Il fut jugé pour atteinte à la loi sur l’espionnage et condamné à un an et un jour d’emprisonnement (…) »

Des choses comme ça, tout au long du vingtième siècle, pendant près de 500 pages. Pas besoin d’aimer et de comprendre la politique pour se lancer dans ce livre. Il s’agit d’aimer et de comprendre les gens. Et il faut accepter d’être triste pendant près de 500 pages.

Je lisais ça l’autre fois à la job quand Marco est arrivé et a tout de suite reconnu le livre. Lui, il a lu la version complète, qui couvre de Christophe Colomb à George Bush, celui qui a l’air d’un petit singe, là, pas l’autre avant. « Man, si tu trouves ça déprimant, attends de voir ce que Christophe Colomb a fait aux indiens. Ça a pas de crisse de bons sens. On connaît pas la vraie histoire, mon gars. »

Shit. Faudra bien aller voir de ce côté-là un jour, mais d’ici-là, je vais lire une belle quantité de romans. Des romans pour la plupart déprimants, sans aucun doute, mais au moins des histoires inventées.

Oui, ce livre m’a rendu triste. Parce que les Etats-Unis, ça reste somme toute un pays fascinant. Parce que mes créateurs favoris y sont nés, y ont vécu, l’ont raconté. Parce qu’il est rempli d’êtres humains qui veulent juste avoir la paix. Comme ici. Comme en Irak aussi. Comme partout, merde.

samedi 1 novembre 2008

L'histoire de Frank, de Éric Neuhoff




Fayard 2003, Livre de Poche, 2005, 148 p.

Avant tout, faire la part des choses, tel que le suggère le titre. Il faudrait davantage percevoir ce livre comme « Une histoire de Frank Sinatra », plutôt que « L'Histoire de Frank Sinatra. » Ouvrage bref et évasif, « Histoire de Frank » est une somme de souvenirs et d'impressions livrés par un fan écrivain.

Dans un ordre vaguement chronologique, Éric Neuhoff évoque la vie de Sinatra en courtes bribes, glânées dans diverses biographies, romance de nombreuses anecdotes, parle de « Old Blue Eyes » comme d'un vieil ami qu'il continue à aimer, malgré ses nombreux écarts.

En soi, « Histoire de Frank » est un court livre qui se lit d'une traite. Sinatra a mené une vie des plus tumultueuses et le récit de cette vie, peu importe la façon dont il est mené, surpasse en rebondissements une grande quantité de romans déjà existants. Il faudra seulement faire abstraction à certains moments du style de l'écrivain, qui tend à prendre le dessus sur les évènements, et c'est là que le livre de Neuhoff se distingue de la biographie. On y retrouve ce petit quelque chose de déstabilisant, typiquement l'auteur français qui se lance à raconter les grands mythes américains. Voici un extrait presque choisi au hasard :

« Nom de Dieu, cette fois ça y est : Jack est président. Sinatra n'attendait que ça. À lui la Maison Blanche. On le charge d'organiser le gala inaugural (…). Il neige sur Washington et tout le monde est en retard. (…).
Les vapeurs du pouvoir lui montent à la tête. Il se voit déjà quelqu'un d'important, ambassadeur en Italie, un poste comme ça. Hé, Frank, atterris. Tu n'est qu'un pauvre type d'Hoboken, n'oublie jamais ça – même s'ils font semblant, eux ne l'oublient pas. La famille Kennedy va remettre les pendules à l'heure. »

Mais une fois qu'on s'est fait à ce ton souvent trop littéraire et exagérément impliqué, on embarque facilement dans l'histoire et on se délecte de ces nombreuses anecdotes, de cette mauvaise attitude qui fit de Sinatra un mythe qui n'a d'égal que l'histoire de son pays. Quand son fils fût kidnappé, Sinatra n'avait pas derrière lui que Bob Kennedy, alors ministre de la justice, qui déploya 248 agents sur l'affaire. Il y avait aussi, de l'autre côté, Sam Giancanna, patron de la mafia, qui lui proposait de retrouver son fils avec des moyens beaucoup plus rapides. Qui d'autre pourrait se vanter d'être aussi bien épaulé?

Le passage concernant le Rat Pack est particulièrement passionnant. En ce qui me concerne, je ne connaissais du Rat Pack que l'album de Noël que je me suis procuré le mois dernier. Je savais bien sûr que cette histoire allait beaucoup plus loin, et il est difficile de ne pas rêver au récit de ces hommes qui vécurent pour ainsi dire le grand rêve masculin : gagner des millions en chantant ce que l'on veut, un scotch à la main, entouré de copains, tourner des films comme une partie de plaisir, avoir une place VIP partout où l'on met les pieds et plus que tout, baiser toutes les filles. Toutes. Les. Filles. Et tout cela sans jamais avoir travaillé de sa vie. Quand même.

Ainsi, « Histoire de Frank » se veut l'--uvre (ou plutôt un clin d'--il) d'un passionné. L'amour que porte Neuhoff pour Sinatra est patent à chaque page. Et son témoignage est une superbe introduction, une incitation à aller vers un ouvrage plus officiel et achevé. Et vers n'importe quel des quelques 200 albums que Sinatra a enregistrés, des 60 films qu'il a tournés. Il faudra seulement faire une certaine recherche, car Neuhoff n'a inclus pratiquement aucun titre original de film à son ouvrage.
Grave erreur.

(Originalement publié le 12 janvier 2008)