jeudi 19 novembre 2009

Le jour des poubelles, chapitre 13.


Sandra occupa mon esprit pour les deux jours qui suivirent. J’étais appliqué au boulot, j’avais trouvé moyen de travailler en gardant en tête une image mentale d’elle, comme une photo que j’aurais punaisée au babillard pour m’assister dans mes journées. Sandra regardant par-terre en réponse à mon avance maladroite. Et ce surnom dont elle m’avait affligé tout de go, Backdoor boy, n’était-ce pas là une marque d’intimité inébranlable? J’en frissonnais en sablant la touche de la Telecaster 1991 que je devais refretter.
Ceci étant dit, je jetais quand-même un œil par la porte arrière aux quinze secondes, en quête d’une image nouvelle.

Ce soir-là, je m’arrêtai au parc après m’être acheté une Guinness que je prévoyais boire adossé à un arbre en regardant passer les filles. Mais je la bus plutôt assis dans l’estrade du terrain de baseball en regardant jouer les filles, définitivement ravi.

J’avais peine à prendre parti entre les bleues ou les jaunes. Je les aimais toutes, c’était pas plus mal. La frappeuse des bleues cogna un coup sûr au champ centre qui lui permit de se rendre sans peine au premier but. Une fois le jeu arrêté, elle retira sa casquette et se passa une main dans les cheveux. Courts et roux, les cheveux. Sandra. Elle me vît au même moment. J’avais ma nouvelle image et le cœur me faisait des tours et je devais sourire comme un bel imbécile. Je la saluai d’une petite main dénuée de virilité, elle me répondit d’un coup de menton.

La frappeuse suivante fût retirée après un compte complet, laissant Sandra seule sur les sentiers. Étourdi par la magnificence de son cul alors qu’elle s’en retournait au banc au pas de course, je m’allumai une cigarette qui incommodait ma voisine d’estrade. Je me levai et me dirigeai nonchalamment derrière le marbre alors que les changements s’opéraient. Je regardais un peu partout en sifflotant dans le but de décompresser, mais j’étais excité comme un gamin le matin de sa fête.

L’arbitre annonça la reprise du jeu et je me retournai vers le terrain. Elle trônait en splendeur au sommet du monticule, d’où elle devait voir trois têtes superposées, deux masquées et une ébahie. Elle me resservit le coup de menton. Ni l’arbitre ni le receveur ne durent y comprendre quoi que ce soit.


Elle revint à elle et envoya aussitôt une balle rapide que la jaune tenta de frapper presque une seconde trop tard. Efficace. J’applaudis et l’arbitre se retourna. Je lui souris. Sandra était restée concentrée et lança une seconde prise, puis une troisième. Elle accepta sans broncher les encouragements de la foule et du reste de son équipe.
Cette fille était une guerrière, une mercenaire, une ninja, Jedi, illusionniste, une jardinière révolutionnaire et je serais sa cause, coûte que coûte. Je la regardais dans les yeux alors qu’elle ne faisait qu’une bouchée des deux autres frappeuses. En retournant au banc, elle m’envoya un doigt d’honneur et cracha par-terre, ce que je pris pour de l’affection pure. J’allumai une nouvelle cigarette.


«Tu devrais venir à toutes les games, Backdoor boy.»
Je me retournai. Elle était là, souriante et mesquine, avec quelques couettes qui sortaient de sa casquette. Je n’avais pas remarqué, la première fois, cette tache de rousseur qui dessinait une zone ombragée sur sa lèvre supérieure. J’essayais de la détailler tout en restant subtil, mais je me connaissais assez pour savoir que c’était peine perdue. Il me fallait à tout prix me changer les idées, mais je n’en avais aucune envie. J’étais face à la plus belle fille de ma vie et des idées, j’en avais tout plein. «Pourquoi tu dis ça?
⎯ Parce que je m’imagine que la balle, je l’envoie sur ta face de pet pis on dirait ben que ça marche…
⎯ Si tu me l’envoyais dans’face, tu ferais pas des prises.
⎯ Sandra!
⎯ Ta mère t’appelle.
⎯ Bon, faut que j’y retourne… Restes-tu pour la fin de la game?
⎯ Je bouge pas. À moins que tu me pitches une balle par la tête.
⎯ T’a verrais même pas venir!» me dit-elle en s’éloignant.



La dernière fois que j’avais été mêlé à autant de filles, je devais avoir 6 ans et je chantais dans une chorale. Étant tout petit, on m’avait foutu en première rangée. Les deux seuls autres garçons, beaucoup plus vieux, étaient loin derrière. Je ne les voyais, pour ainsi dire, pratiquement jamais.
Mais l’ambiance ce soir était toute autre. J’étais au bar, au beau milieu de deux équipes de balle-molle féminine qui, une fois en civil, avaient mis de côté leurs partis-pris pour redevenir les amies qu’elles étaient dans la vraie vie. Alors que j’avais toujours vu Sandra dans le contexte calme et anonyme du jardinage-voyeur, son caractère se révélait maintenant à moi sous un angle nouveau. Sandra était un pilier, une force naturelle. Assister au match m’avait permis de constater qu’elle était sans contredit la joueuse étoile de l’équipe. Et des bribes de conversation glânées ça et là au cours de la soirée me firent comprendre que son statut s’étendait à la ligue au grand complet. Elle buvait avec assurance, avait de répartie, parlait à tout le monde et donnait des coups en même temps. Et malgré cette apparente bonasserie persistait une lueur de mystère qui était sur le point de me faire flipper. «Tu parles pas ben ben, Backdoor Boy…
⎯ Chu trop occupé à regarder.
⎯ C’est beau, han?
⎯ C’est belles, tu veux dire.
⎯ Ouan. Moi aussi ça me déconcentre souvent.
⎯ T’as un bon bras, en tout cas…
⎯ Ouin ben, j’ai comme qui dirait pas trop eu le choix. Avec un père crinqué pis trois frères sportifs, mettons que j’ai pas eu l’occasion de passer ben du temps avec les poupées.»

Sandra était une fille des bois. Elle avait grandi en Abitibi et elle était arrivée en ville il y a cinq ans pour occuper un poste d’infirmière, au grand dam du reste de sa famille qui jugeait impertinent d’aller combler un tel poste dans la jungle de la ville, alors que les régions avaient constamment besoin de toutes le ressources. «Mais crisse, chu pas Mère Thérésa, man, c’est ben beau, là, chu infirmière, mais j’ai une vie aussi, tsé? Je cré ben qu’y ont des postes à Lebel-sur-fuckin’-Quévillon, mais y’a des hostie de limites à s’occuper du monde. Déjà que je fais ça quasiment à temps plein dans mes temps libres depuis que je suis petite, calvaire…»

Ses frères lui en avaient fait voir de toutes les couleurs et il y avait maintenant bien peu de choses pour lui faire peur. Nous étions assis côte à côte au bar et elle avait cessé d’intervenir à gauche et à droite comme elle le faisait plus tôt. Nos regards étaient dirigés vers le bois usé, elle me racontait sa vie en pièces détachées en jouant avec le sous-verre. Je l’écoutais en hochant de la tête de temps à autre. Lorsque je manquais une parole, je m’approchais d’elle pour la faire répéter, mais j’étais à tout coup déconcentré par son parfum, genre de musc naturel aux effluves de cannelle. Peu s’en fallait pour que je me voie alors dans l’obligation de la faire répéter à nouveau. Mais je laissais aller, je disais oui à tout. «Pis toi? me lança-t-elle tout à coup.
⎯ Moi quoi?
⎯ Je sais pas, dis-moi des affaires, j’te connais même pas…»

Lui dire des affaires. J’en étais presque à me mettre à la poésie tellement j’en avais, des affaires. Mais moi, la poésie… Alors je me retrouvé bouché quelques secondes, puis sauvé par le DJ qui nous faisait un cadeau avec Something Stupid, de Sinatra père et fille. Cette chanson, moi, je l’aime, je l’aime au point de mettre un terme à une conversation en disant quelque chose d’aussi déplacé que «C’est ma toune!». J’y étais presque, mais Sandra m’a sauvé en me tendant la main. «J’te jure, moi, cette chanson-là… Viens-tu danser?»

D’ordinaire, la danse figure assez loin dans mes choix de moyen d’expression. À moins qu’on me mette du vieux Stones ou n’importe quelle musique noire d’avant 1975, j’ai tendance à garder profil bas. Mais là, la question ne se posait même pas. Ignorant le tourbillon ambiant, je pris la main de Sandra sans même y réfléchir et la suivis, à défaut de plancher de danse, dans un coin qui nous permit de faire comme si. La brusquerie qui l’avait animée durant la conversation faisait place à une sensualité débordante et créatrice. Des mouvements qui n’existaient pas avant, où chaque partie de son corps était impliquée. Et chaque partie de me tête par conséquent. Je me sentais raide et mal-à-propos, mais je me joignis quand même à elle et tentai de la suivre. Arrivé au solo à la fin de la chanson, j’étais déjà rendu dans son cou et son odeur m’y gardait prisonnier. Je risquai un doux baiser. Elle se recula pour me faire face et me fît non de l’index, toujours avec le sourire. Je battis en retraite, quelque peu embarassé et fît comme si c’était sans importance. Je voulais mourir. La chanson terminée, elle me signifia qu’elle devait aller à la salle de bain et je restai seul un instant, déboussolé. En me retournant à ma bière, une fille m’accrocha. «Penses-y même pas mon gars. T’as pas une chance.»
Et j’étais seul à nouveau.

mardi 17 novembre 2009

Existe en blanc, de Bertrand Blier



Robert Laffont, 1998, 249 p.


Blier, on le connaît pour ses films irrévérentieux, verbeux et totalement déroutants. En peu de temps, il est devenu pour moi un réalisateur fétiche, un gars qui me parle comme on ne m’avait encore jamais parlé, qui me montre des choses que je n’avais encore jamais imaginées. Appliquer l’étiquette « fétiche » à un gars comme ça, c’est pas rien, parce qu’on n’a aucune idée de où ça pourra nous mener. Tout ce qu’on sait, c’est que ça nous mènera loin. Tellement loin que Google Maps en perdrait tous ses moyens.

Ceux qui auront déjà vu ses films pourront avoir une certaine idée de ce que ça peut être, que de se plonger dans les mots de Blier. C’est rien de ce qu’on aura jamais lu, je dis ça pour de vrai. Au début, on aura peut-être un peu peur d’avoir à se taper de la lourdeur d’auteur français expérimental, mais ça passe bien assez vite. Les mots de Blier mettent absolument tout en perspective, de façon à ce que les pires tabous, les fantasmes les plus tordus nous feront éclater de rire. Avez vous déjà ri, vous, à des scènes de pédophilie ou d’inceste avec un parent qui a changé de sexe? Sachez que c’est possible. Et pas à peu près.

Mais là où les mots ont la belle part et se font un after-party pas possible à des milles et des milles de l’Académie française, l’histoire, nécessairement, en vient à souffrir un peu. Ne nous méprenons pas, si Existe en blanc est qualifié de « roman noir », ce n’est probablement qu’à cause des quelques morts (quelques mortes, devrais-je dire) qu’on y trouve, en plus d’un évident désir de contraster avec le titre. Amateurs de suspense, allez prendre un douche si vous n’êtes pas prêts à mettre quelques concepts de côté.

Le narrateur nous parle de sa cellule, dans le noir complet depuis qu’il a perdu l’usage de la vue. Il s’appelle Baudoin Treuttel, il est français mais sonne comme un belge, à son grand dam. Il n’en fallait pas plus pour se faire rincer à la petite école. Mais ses camarades de classe comprendront bien vite à qui ils ont affaire lorsque le jeune Treuttel, qui a sept ans, se met à leur raconter ses aventures avec son amante d’âge mur. La propriétaire d’une boutique de lingerie devant la vitrine de laquelle Treuttel s’est soudainement arrêté, un après-midi, en se disant qu’il n’y avait rien de plus beau qu’un soutien-gorge.

Il en fera un mode de vie, du soutien-gorge, du soutif. Seulement, sa passion le possède à un point où il ne peut accepter qu’une femme le retire, laissant ainsi aller à la gravité toute sa féminité. Un soutif, ça tient la femme haute et droite et fière, ça la place un peu beaucoup au-dessus de vous. Et quand elle le retire, elle devient tristement banale (mesdames, c’est lui qui dit ça, pas moi) et qu’est-ce qu’on peut faire d’autre à ce moment, sinon la tuer?

Quand on se met à prendre goût à tuer des femmes et qu’on est un gars comme Treuttel, quel meilleur métier que représentant en lingerie? Treuttel s’y lancera jusqu’à sa perte. Mais de là à dire que c’est cette histoire-là qu’on suit… Quand on se met à vraiment mordre la poussière, c’est comme si Blier nous mettait l’histoire de côté. On tombe dans la longue déposition du père Treuttel au procès de son fils qui, bien que passionnante, nous éloigne de ce qu’on voulait se faire raconter encore. Et puis après, je dois vous avouer que je n’ai rien compris. Ou rien voulu comprendre. Ça m’est égal. Blier nous fait le coup de finir ça avec des extraits de journal intime du tueur, puis avec des notes éparses de l’auteur qui, de ce que j’ai pu comprendre, ne serait pas Blier, dans l’histoire. Mais peut-être aussi que je n’ai pas compris. Mais rendu-là, je m’en fous. Ça m’a fait penser à la fin de « Tenue de soirée », quand Michel Blanc finit par se déguiser en femme. Ça dérape et ça devient n’importe quoi. Alors que Blier a toujours ancré ses personnages et ses histoires dans des fondements moraux hautement dérangeants, là, ça devient cabotin, inutile.

Mais comme c’est étrange, autant la fin de ce livre a-t-elle pu me décevoir, la première moitié, elle, reste bien claire dans mon imaginaire. Je me suis fait torcher pas à peu près, et j’ai adoré ça. C’est pourquoi je vais retourner vers Blier afin de tout voir et tout lire. Après ça, je ferai un réel constat. Mais pour l’instant, je me dis que tant qu’un artiste produit, il a le droit de se tromper de temps en temps. À condition qu’il produise et se reprenne.

Et j’oubliais, essayez pas de le trouver, ce livre, ni aucun autre livre de Blier, par ailleurs, y’a plus rien de disponible. Mais vous pouvez bien aller à la bibliothèque, je l’ai rapporté y’a pas longtemps.

mercredi 11 novembre 2009

Drôles d'affaires, un poème.

Je l’ai d’abord entendu ce matin
Dans l’eau de vaisselle
Alors que tu prenais ton bain
Y’avait comme quelque chose
Dans le siphon
Quelque chose
Qui me rappelait étrangement ton nom

Quelque chose comme une plainte
Quelque chose comme un cri
Quelque chose qui avait comme peur d’en avoir fini

Au début j’ai ri et puis
Je me suis dit
Ben coudonc
Y se passse des drôles d’affaires à matin dans’ maison

J’ai essuyé le cygne avec du Vim
Rincé à grande eau avec l’arrose
Ramassé comme il faut les graines de toasts
Puis repigé une shotte
Dans le pot de beurre de pinottes

C’est à ce moment là qu’au travers
Du vacarme de la fan
Et des clapotis de l’eau salie
Que mon nom m’est venu aux oreilles
Suis retourné dans l’évier
En cas que ça vienne de la tuyauterie
Pis je l’ai entendu encore, ça résonnait fort, pareil

Quelque chose comme une demande
Quelque chose comme une requête
Quelque chose comme juste sur le bord
D’avoir l’air bête

J’ai liché mon couteau
Avalé ça avec une gorgée d’eau
Pis je me suis dit
Heille le gros, tu penses pas
Que c’est ta blonde qui te parle
Plus que les tuyaux?

J’ai couru la rejoindre
À la salle de bain
Me suis cogné le nez sur la porte
Pas eu d’autre choix que de crier au travers
- Kess-tu veux mon chaton?
T’as dit
- Han?
J’ai dit
- Kess-tu veux? Pourquoi t’as crié mon nom?
La porte est barrée, c’est quoi c’t’idée de m’appeler?
T’as dit
- Mais je t’ai pas appelé, mon chéri
J’ai dit
- Ben d’abord, Kess-tu viens de dire, là, juste là?
T’as dit
- J’ai dit Mais je t’ai pas appelé, mon chéri
J’ai dit
- Non non, juste avant ça
T’as dit
- Avant ça, je disais rien
Je trippais toute seule dans mon bain
Je me calais dans l’eau
Et laissais glisser le savon
Entre mes deux seins
C’est fou pareil, il prend pas toujours la même direction
Se retrouve jamais au même endroit
Le savon

Mais juste quand t’es arrivé
Pis que tu t’es cogné dans la porte fermée
Je le laissais aller puis il est parti se loger
En plein tu sais où
Et t’as pas idée d’à quel point c’est doux
Et là je serre les cuisses et je souris quand ça glisse
Et quand je les ouvre y’a de la musique et y’a des bulles
Et surtout, y’a aucun danger de faire un match nul

C’est juste plate pour toi mon beau bébé
Que la poignée à soit barrée





Et contre la porte mon front
Et mes ongles qui grattaient à l’unisson

- T’es certaine, bel amour bonbon
Que tu viens pas drette-là de crier mon nom?

J’ai attendu une réponse
J’ai entendu que le silence
Et puis les sirènes de tous les services d’urgence
Qui se sont mises à hurler
D’un coup
Dans la petite salle de bain
Mal peinturée
Où mon amour, ma déchirure
Se faisait savonner
Par pompiers, policiers, ambulanciers
Et pis le gars de la cantine mobile

- Je vais retourner dans la cuisine ma chérie
Préparer mon lunch
Faut quand même que je parte bientôt, hein
En tout cas
Tu me le diras quand t’auras fini
J’haïrais peut-être pas ça de me brosser les dents
Faire un p’tit pepi
Mais tsé, fait ce qu’y faut
Bel amour d’amour
Je voudrais surtout pas péter ta bulle
Pendant qu’y a une police qui t’encule

Ils ont tous ri dans leurs uniformes détrempés
Même que j’entendais le gars de la cantine
Qui refaisait du café
Les lumières se sont mises à flasher
Du bleu, du blanc, du rouge
Par la craque de porte
Et le bruit des sirènes qui me confirmait
Que t’était clairement loin d’être morte

Quand y’a le 911 au grand complet qui fait crier l’amour de ta vie
Rendu là, calvaire, veux-tu ben me dire t’appelles qui?

Fait que j’ai rampé jusqu’au salon
Décroché le téléphone sans bonne raison
Y’avait la madame avec son petit ton
Qui me répétait de faire de quoi de ma vie
Mais je suis resté là pis j’ai dit
Ben coudonc
Y se passe des drôles d’affaires à matin dans’ maison.

dimanche 25 octobre 2009

Le jour des poubelles, chapitre 12



J’en profitai pour revenir à la vie normale, celle qu’on ne raconte même pas dans les livres sur la vie. Ma côte guérissait petit à petit, mes plaies au visage commençaient à s’estomper pour me rendre graduellement l’image personnelle à laquelle je m’étais fait depuis des années. J’avais néanmoins l’impression que je resterais avec une marque au front. Je redevins concentré au travail. Je dus débourser 200$ pour faire réparer mon vélo. Mais du moment que ça a été fait, je sentais réellement ma vie redevenir la même qu’avant la Taurus, qu’avant Paré. Je me rendis compte à quel point mon moyen de transport traçait ma ligne de vie. Je pouvais maintenant recommencer à partir à la dernière minute pour me rendre à l’atelier. Je pouvais aussi plus facilement faire un détour par le Lézard, où le Tropique du Cancer de Miller, que je lisais lentement et en anglais, me retenait collé à ma pinte pendant quelques heures chaque soir. Inconsciemment, peut-être pas non plus, les jours où je voulais bien manger, je me rendais chez Lou qui nous préparait de succulents repas en un tour de main. La plupart du temps, j’y passais la nuit. Il y a quelques mois, j’avais pris soin d’apporter chez elle quelques t-shirts et sous-vêtements, ce qui n’était pas sans l’enchanter. Je l’ai fait d’une part pour ne pas arriver à l’atelier deux jours de file habillé de la même façon – Jean, étonnamment, remarquait ce genre de choses – mais surtout parce qu’il m’est impossible de porter deux jours les mêmes vêtements, avec le vélo et tout.

Lou ne manquait jamais de me demander des nouvelles de Paré. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, lui répondais-je sans conviction. Force nous était d’admettre que ce grand imbécile nous manquait. Nous étions allés quelques soirs au Verre Bouteille, voir si on ne tomberait pas dessus à tout hasard. J’avais même posé des questions aux gens du bar, tant le personnel que les clients et personne ne pouvait rien m’apprendre.
«J’vas te dire, me confia Pat le barman, ça fait cinq ans que je suis là, pis y s’est jamais passé deux semaines sans que Paré se pointe. Des fois, y part sur des chires, mais jamais longtemps de même. Y doit avoir flairé une maudite bonne piste!»
Malgré tout ce qu’on me disait, personne ne semblait s’en faire pour autant. Paré était éclaté et imprévisible et quoi qu’il puisse se passer dans sa vie, personne n’en était jamais impressionné. Il était simplement tout à fait normal que tout arrive à Paré.
«Veux-tu son adresse?»
⎯ Bah, non non, c’est bon. Y’a pas de stress.
⎯ Son téléphone?»
J’y pensai quelques secondes, puis acceptai. On sait jamais.


À l’atelier, les choses étaient au beau fixe. La routine, avec Jean qui n’est pas content et moi qui absorbe. Un après-midi en milieu de semaine, la cloche sonna et Jack Turbine, le chanteur-guitariste du groupe Les Désirables pénétra dans la boutique avec ce sourire assuré de celui qui n’a pas à se présenter. Son groupe faisait dans le Rock-Pop avec un grand Hop! et comme les gars se la jouaient vintage et que le groupe roulait pas mal, ils avaient chacun une belle collection d’instruments dont nous avions la responsabilité pour l’entretien. Comme Jean était en mission privée au petit coin, je me présentai derrière le comptoir pour recevoir le rockeur qui ne crut pas bon retirer ses lunettes de soleil.
«Salut Jack. Belle journée, hein?
⎯ Heille, mets-en, man. Coudonc, t’es-tu fait casser la gueule?
⎯ Ben non, je suis tombé en bike.
⎯ Sweet débarque…»
Il posa sur le comptoir un vieil étui de guitare acoustique cartonné qui semblait avoir vécu plusieurs guerres et défit les attaches.
«J’ai trouvé ça, man, dans mes vieilles affaires, j’me rappelais même pus que j’avais ça chez nous, c’est ben pour dire.» Il ouvrit l’étui, y jeta un œil et ricana un coup. Plutôt que de prendre la guitare, il pivota l’étui d’un demi-tour pour me le présenter de face. «Je me suis dit que tant qu’à avoir un grément de même chez nous, aussi ben le mettre en état de marche, tsé.»
J’acquiesçai en sortant ma réplique classique, comme quoi il était honteux de laisser une guitare, aussi moche soit-elle, ramasser la poussière dans un coin. Qu’une guitare ne devait jamais oublier qu’elle est d’abord un instrument de musique plutôt qu’un bibelot et que, même si elle ne sert à rien, elle doit sentir qu’elle pourrait servir. Comme une femme qui, de temps en temps, ressent le besoin de se sentir Femme, aussi moche soit-elle. Ceci étant dit, on a tous une vieille guitare qui fait des racines dans un coin. Il laissa échapper le même ricanement que plus tôt alors que Jean rappliquait dans la boutique, laissant retentir derrière lui le bruit incommodant de la chasse d’eau.
«Si c’est pas Jack la Turbine qui vient nous porter une autre de ses machines de rock! C’est laquelle, c’te fois-là? Ta Flying-V? Fait longtemps qu’on l’a vue, elle, j’m’ennuie quasiment.» dit-il en s’avançant à mes côtés. Il sembla surpris d’y trouver une vieille acoustique Parlour (les plus petits modèles) constellée d’autocollants divers, toute sale et rouillée. Aucune indication de compagnie n’était visible, ni sur la tête de l’instrument ni à l’intérieur, on décréta qu’il devait s’agir d’une vieille Sears, ou quelque chose du genre.
«Je sais même pus comment c’te guitte-là est entrée dans ma vie, man. Tout c’que je sais, c’est que je l’avais pas, pis un moment donné je l’avais. Mais je m’en suis crissé pendant un boutte, par exemple. Moi, quand j’étais petit, mon trip, c’était les animaux, j’voulais devenir vétérinaire.»
Sourd à cette dernière remarque, je pris la guitare dans mes mains pour voir l’étendue des dégâts. «T’as vu que c’était craqué, entre la touche pis le manche?
⎯ Ouais ouais, man, fais tout ce qu’y faut pour qu’à marche comme du monde, tu changeras les clés, aussi, sont toutes rouillées, fais ce que tu veux, j’te fais confiance. Pas besoin de mettre des super bonnes pièces, là, juste le nécessaire, j’vas p’têt’ ben la donner à ma blonde, c’te guitte-là. C’est vraiment juste pour le thrill, tsé?»
J’acquiesçai en continuant d’inspecter la guitare. À mes côtés, Jean avait de la difficulté à laisser aller. Je le connaissais assez pour savoir qu’il était déchiré entre le désir de servir un des rockeurs les plus connus de la province et sa réticence à réparer un si mauvais instrument. Mais il avait vu et entendu, comme moi, que Jack Turbine me faisait confiance. Tout avait été dit.
«Bon, j’te laisse, mon Jack, j’ai de la job qui m’attend en arrière.
⎯ C’est ça, mon Johnny boy, take care.
⎯ Toé tou, Jack.»
Puis Jack s’adressa à moi. «C’est pas pressant, man. Casse-toi pas le bécyk avec ça, là. Ha! S’cuse, j’voulais pas faire une mauvais joke. Tu feras ça quand t’auras du lousse, ça me dérange même pas que ça prenne une coup’de mois. Si j’ai été capable de l’oublier pendant dix-douze ans…
⎯ C’est fin, Jack. Je la mettrai pas en priorité, mais je vais m’arranger que ça niaise pas trop. Tu-veux-tu un estimé?
⎯ Naaaa, fit-il avec un geste de refus de la main, j’m’en crisse pas mal. Faut juste pas que ça coûte plus cher que mon envie de déterrer des vieux souvenirs.
⎯ Pis comment je calcule ça, moi là?»
Il se fendit d’un rire éclatant et me tapa l’épaule. Mes côtes prenaient du mieux, mais j’étais encore fragile. J’accusai le coup en silence. «Just joking, man. Appelle-moi quand ça sera prêt.
⎯ Cool, Jack. Tchow.»
Je remis la guitare dans l’étui en sentant sur mes épaules le regard de Jean à travers la vitre teintée.
Je pénétrai dans l’atelier et posai la guitare de Jack sur mon établi. Mon premier client connu. La victoire était mince, mais avec Jean les victoires étaient rares, si bien que je pris le temps de célébrer en allant fumer une clope en arrière.
«Tu vas-tu la commencer tu suite?» me cria Jean alors que je sortais une cigarette du paquet.
⎯ P’t’êt’ ben juste un check-up, pour voir.
⎯ Tu sais que t’as déjà pas mal de job, hein. T’as du stock à passer avant ça.
⎯ Fais-toi z’en pas, Boss.»


Je fumais la cigarette de la victoire sans toutefois m’en formaliser. Le mieux pour sortir gagnant de cette situation, je le savais bien, c’était de faire comme si de rien n’était et de laisser Jean vivre avec. Après tout, ce n’était qu’une très mauvaise guitare à réparer qui ne différait de mon pain quotidien que par la prétendue importance de son propriétaire. D’autant plus que Jack Turbine, Jean-Jacques Turbide de son vrai nom, me laissait plutôt indifférent. Sa musique mielleuse qui se prenait pour du rock ne ressemblait qu’à un pauvre stratagème de marketing pour vendre des albums, des billets de spectacle et des produits dérivés de toutes sortes à des gamines qui n’avaient aucune idée de l’âge réel de ces soi-disant vedettes de rock qui alimentaient leurs fantasmes. Et les vedettes de rock en question préféraient certainement n’avoir aucune idée de l’âge réel de leurs admiratrices. Je dois dire que j’étais rarement excité à la vue de personnalités connues dans notre atelier. Les personnes susceptibles de m’impressionner pour vrai ne mettraient jamais les pieds ici, j’en étais certain.

Ça faisait deux jours que l’atmosphère de travail était plutôt tendue. Jean était contrarié et il s’en fallait de peu pour qu’il s’enflamme. La cause? Jean n’était pas du genre à me faire part de ces choses-là. Si j’avais l’audace d’amener sa mauvaise humeur sur la conversation, il me faisait passer pour fou et se replongeait dans son travail.

Je terminai ma cigarette et en allumai une nouvelle aussitôt, après avoir jeté un œil à l’intérieur. Je pensai à Paré. Je le connaissais encore trop peu pour interpréter adéquatement son absence, mais sa brusque intrusion dans ma vie avait semé en moi l’idée que certaines choses se pouvaient beaucoup plus que je ne le pensais. L’idée de se casser la gueule pour en arriver à ses fins n’était pas si mal, au final. Moi qui avais toujours été stable et réservé, voilà que l’envie me prenait de faire le con, sans avoir de réel but en tête. Faire le con pour provoquer les choses et être forcé de réagir par la suite. Se foutre dans la merde et s’en sortir pour revenir plus fort. Un peu comme mon frère Carlos, mais avec des résultats positifs.
Le chat qui venait régulièrement nous rendre visite à l’atelier et que Jean m’enjoignait à foutre dehors chaque fois – nous l’avions baptisé Mustang – pénétra dans la cour par un trou sous la clôture. Je jetai ma cigarette et m’approchai doucement pour le toucher. Je le caressai un temps puis il prit la fuite quand je devins trop ambitieux, me laissant seul accroupi devant le grillage. Je restai dans cette position et tentai quelques étirements approximatifs pour vérifier l’état de ma côte et j’entendis qu’on m’appelait. Du moins, je supposai qu’on s’adressait à moi.
«Hey, Backdoor boy…»
La voisine qui arrivait des courses par la ruelle, les bras remplis de sacs. Je mis un peu de temps à réagir, me sembla-t-il, mais je rétorquai avec un air d’une parfaite nonchalance alors que je me levais avec précaution.
«Tu tombes bien, dis-je, c’est deux pour un aujourd’hui.» et je lui tendis une cigarette, le filtre droit devant et le briquet déjà prêt. Elle accepta en entrouvrant les lèvres et posa ses sacs par la suite.
Nous fumâmes quelques touches en silence, appuyés chacun de notre côté de la clôture. Un silence qui déviait de tout malaise, un silence simple qui me sciait en deux. En tout et partout, on pourrait parler d’un silence d’une quinzaine de secondes, certainement pas plus, mais ces quinze secondes avaient formé autour de nous une bulle de confort et de complicité réciproques, un moment qui confirmait qu’elle m’avait remarqué comme moi je l’avais fait pour elle. Quinze secondes qui concrétisaient la relation à distance qui durait depuis des mois. Vous voyez, je suis du genre à croire au destin, aux choses qui n’arrivent pas pour rien, tout ça. Ça m’a causé des ennuis et des déceptions, mais rien pour battre l’adrénaline au moment où ça se passe. La vie rêvée est souvent plus belle que la vie vécue et je ne vois pas pourquoi on s’en passerait. Et je vois encore moins pourquoi s’en passer au moment où les deux connectent enfin.
Je le trouvais beau, ce moment, mais c’est quand même moi qui brisai la glace.
«Je m’appelle Manuel. Manu, qu’on m’appelle.
⎯ Enchantée, Backdoor boy, me dit-elle en me tendant la main. Je suis Sandra. On m’appelle Sandra.»
Nous avons ri timidement tous les deux. Sandra, Cendra, Sans Draps, son prénom courait dans ma tête comme s’il voulait en occuper chaque partie. J’usai de toutes mes forces pour ne pas avoir cet air stupide que l’on affiche seulement devant une fille qui nous plaît. Je n’ai aucune idée si j’y suis parvenu.
«Me semble que t’es souvent en pause, toi, dit-elle d’un ton accusateur et badin.
⎯ Seulement quand tu jardines» risquai-je avec le maximum d’assurance que je pouvais offrir. Elle sourit, aspira une taffe et se concentra à faire tomber la cendre accumulée d’un timide coup de l’index. Elle continua avec l’inévitable. «Y t’ont pas manqué.
⎯ Qui ça?»
Elle ricana.
«Le Cercle des Fermières, je l’sais tu?»
Nous enchaînâmes avec une pléiade de possibilités de personnes prêtes à m’en vouloir assez pour me régler mon compte, puis à la fin d’un rire, je lui avouai que j’avais chuté à vélo.
«Bô-ring.
⎯Quoi, tu me crois pas?
⎯ La question c’est pas que je te croie ou non. C’est quel effort t’es prêt à mettre pour qu’on te croie. Ce que tu me dis-là, c’est dans la même catégorie que ton chien qui a mangé ton devoir. Fait que non, je te crois pas.
⎯ Tu dis ça parce que tu m’as jamais vu rouler.»
Elle fit mine d’être impressionnée. Je sortis de ma poche mon compteur et lui montrai. «Ça, c’est juste depuis qu’y fait assez beau pour sortir les vélos, pis mon bike a été brisé deux semaines. Je m’excuse, mais je roule.»
Elle me regarda en coin avec sa petite bouche pincée. Je pensai à Paré, je sais pas pourquoi.
«Pis toi? Enchaînais-je en le chassant de mes pensées.
⎯ J’habite là.
⎯ Ça, je le sais.
⎯ Tu m’espionnes?
⎯ Non. Je t’attends.»
Je n’y ai pas vraiment pensé avant de le dire. C’est sorti tout seul. Pas que je sois du genre à dire mes quatre vérités aux filles qui me plaisent, non. Au contraire. Mais là, j’ai laissé aller, sous l’influence de mon nouvel ami qui manquait à l’appel. On aurait dit que je n’étais même pas au courant que j’allais lui sortir quelque chose du genre. Un complot contre moi-même. Mais de la voir baisser les yeux vers ses pieds comme une petite fille m’a donné du cran. C’est payant, finalement, de se mouiller, pensais-je. Elle posa son poing gauche sous son coude droit replié, la fumée de sa cigarette montait en ligne droite et partait en volutes variables à quelques centimètres au-dessus de sa tête. Dirigeant son regard vers la droite, au bout de la ruelle, elle revint à elle au moment où elle entendit son nom, lancé du fond du jardin. Une voix féminine.
«Bon, on m’appelle. J’arriiiiive, cria-t-elle. Elle se retourna vers moi. Faut que j’y aille.
⎯ Faut ce qu’y faut.»
Elle écrasa sa cigarette sur l’asphalte craquelé. En terrain neutre.

samedi 24 octobre 2009

City of Thieves, de David Benioff


Viking, 2008, 258 p.

Si je m’étais impressionné lors de mon entrée précédente du fait que plus d’un mois séparait deux lectures consécutives, alors là, ici, c’est pire que pire. City of Thieves a été l’un des trois livres que j’ai lu durant l’été. TROIS livres. Et je dis lecture d’été et la première neige est tombée hier, c’est pas peu peu dire. Mais comme je disais lors de ma publications du mois de juillet (Un amour fraternel, de Pete Dexter), y’a des raisons pertinentes à tout ça et je vais arrêter de chiâler et de me justifier drette là.

David Benioff, c’est peut-être normal qu’on le connaisse pas. Il s’agit ici de son deuxième livre et seulement le premier a été traduit en français jusqu’à maintenant. Et ça, peut-être que ça vous dira quelque chose, The 25th Hour, adapté au cinéma par Spike Lee, avec Edward Norton dans le rôle principal. Un film magnifique et, après avoir lu City of Thieves, aucun doute doute que le roman est aussi excellent.

Je vous raconte l’histoire un peu, avant de vous parler du livre. On commence avec l’auteur et son grand-père, Lev Beniov, qui habitait la ville durant le siège de Leningrad. L’auteur lui soutire une histoire que son l’aîné prendra une semaine à raconter. Au second chapitre, Lev a dix-sept ans et survit comme il peut une fois que sa mère et sa sœur ont quitté la ville. Puis c’est la prison, pour s’être emparé d’effets personnels sur le corps inerte d’un soldat allemand tombé du ciel. En prison, sa cellule est partagée par Kolya, un soldat russe accusé de désertion. Il est grand, il est beau, confiant, expérimenté et grande gueule. Tout le contraire de Lev, encore vierge et timide et comme si ce n’était pas assez, tenant au milieu de son visage le nez le plus juif qu’on peut avoir. Tout destine les deux pauvres types à se faire tirer une balle dans la tête à l’aube. Mais, coup de chance, la fille du colonel doit de marier et par temps de guerre, certains ingrédients alimentaires sont difficiles à trouver. Comme, par exemple, une douzaine d’œuf pour le gâteau. La mission leur échoit. Ils ont cinq jours et une lettre signée du colonel, qui devrait leur faciliter quelque peu la tâche.

Nul besoin de dire que ce qui suit est une aventure en bonne et due forme, avec tout ce qui faut pour remplir de fierté Joseph Campbell. Des péripéties, des embûches, des rencontres, bonnes ou mauvaises, bref, la marche est longue et les œufs sont loin d’être dans le réfrigérateur au marché du coin.

Ce qui fait la beauté de ce livre, c’est sa drôlerie. Parce que oui, ce livre est très drôle, même s’il y a des cadavres partout et que les personnages meurent de faim et de froid. Plus qu’une histoire sur la guerre, c’est la rencontre de deux personnages qui n’ont absolument rien à voir ensemble, de la haine initiale à l’amitié profonde qui se développe ensuite. Merci à Kolya, le dégourdi, l’inconséquent, qui provoque un tas de revirements et de situations compromettantes, le tout couronné de répliques qui valent de l’or. Dans un savoureux mélange de provocation et d’esprit paternel, Kolya prend sur lui d’apprendre la vie au jeune Lev et, bien sûr, chacun s’en retrouvera grandi, d’une certaine façon.

On pourra dire, vite comme ça, qu’il s’est fait des tonnes d’autres livres avec le même sujet ou bien le même traitement. Mais Benioff, par son écriture simple et touchante, donne voix au personnage de Lev de façon à ce qu’on ne puisse faire autrement que de se sentir concerné. Et c’est à ce moment qu’un roman devient vraiment important, lorsqu’il nous parle personnellement.

vendredi 9 octobre 2009

Le jour des poubelles, chapitre 11



Nous montâmes dans la voiture à regret, sans jeter de dernier regard derrière nous, comme pour oublier cet épisode fâcheux et la voiture que nous laissions seule, avec des portes qui ne barrent plus et une livre toute neuve de cocaïne dans le coffre.

Contournant la voiture de patrouille, le chauffeur, un vieil haïtien, sauta directement dans le vif du sujet.
«Oh la la, les gars, oh la la! Vous l’avez échappée belle, les gars! Ooooohhh mon DIEU!
⎯ Ouin, dit Paré, faut pas niaiser avec nous autres…»
Le chauffeur partit d’un rire sonore et haut perché en tapant le volant de ses deux mains. Paré et moi échangeâmes un regard surpris. Je jetai un œil sur la carte d’identification du chauffeur.
«Pourquoi c’est écrit «Garçon» sur votre carte, monsieur? On le voit bien, que vous êtes pas une femme.»
Il avait à peine terminé son premier rire qu’il repartit, encore plus fort. Il ajouta ses cuisses comme instrument de percussion.
«Elle est bonne, celle-là, elle est bonne! Je l’entends souvent, mais ça me fait rire à chaque fois. Je le sais bien que je suis un garçon et mes patrons aussi. Garçon, c’est mon nom. Virgile Garçon. Je suis Virgile Garçon. Et vous… vous êtes les mauvais garçons! Haaaaaaaaa!»
Nous ne pûmes faire autrement que d’éclater de rire avec lui.
«Je suis Virgile Garçon. Et vous… vous êtes les mauvais garçons! Pouaaaahhhhhh»
Virgile Garçon roulait et n’avait pas encore parti le compteur.
«Je veux bien conduire les mauvais garçons, hein, mais y faudra me dire où on va, sinon, moi je roule jusqu’à Haïti!
⎯ Y sont comment, les polices, à Haïti?
⎯ Ooohhhh la la, ils mangent les vôtres tout rond! Une seule bouchée, hein et sans mâcher! Alors, dites-moi où on va…
⎯ On va faire demi-tour.
⎯ Paré, crisse, lâche le morceau pis laisse faire ton char…
⎯ Je veux pas reprendre mon char. Pas tout de suite, en tout cas. Je veux aller pogner le last-call au Verre Bout’. J’ai soif.»
Je jetai un œil au cadran. Il restait dix minutes.
«Laisse faire ça, Paré. On va aller chez nous. Y’a de la bière, pis pas de last-call.»
Il consentit sans dire un mot et je donnai mon adresse au chauffeur.

La conversation avec Virgile Garçon fut animée tout le long du trajet. Il s’est avéré que tout ce qu’on disait était d’une drôlerie irrésistible. Virgile Garçon s’arrêtait longtemps aux feux et aux Stops pour reprendre son souffle. Il nous demanda dans quelle merde on s’était foutus et nous lui montâmes une histoire qui faisait de nous des super-héros autant que des pauvres victimes de l’intransigeant système policier. Virgile Garçon accepta tout en riant. Peu lui importait de savoir la vérité, tant qu’il était diverti.
Puis il se mit à ralentir vis-à vis la silouhette d’une femme en bordure de la rue et baissa la vitre du côté passager. Ce coup-ci, Paré regarda droit devant tandis que je jetais un œil à la passante, pour finalement deviner une femme dans la cinquantaine.
«Oooooohhh, mais c’est une vieille face! Une vieille peau! Je faisais ça pour vous, les mauvais garçons! Mais elle est bonne pour moi, celle-là! Une vieille face, c’est bon pour Virgile Garçon! Pas pour les mauvais garçons!
⎯ Mais je vous tchecke, là, dit Paré, vous êtes pas mal cute, pareil. Vous devez en ramasser des pas pires, des fois…»
Virgile Garçon reprit la destruction de son volant en criant.
«Mais je suis marié, mon ami, je suis marié! Et même que j’ai une fille, un peu plus jeune que vous. Mais même si c’est une Garçon, elle fraie pas avec les mauvais garçons, ma fille, oh non! Je vous ai à l’œil! Aaaaaahhhhhhh!»


Nous sommes rentrés chez nous en faisant un raffut qui fît apparaître Carlos dans ma cuisine à peine une minute après l’ouverture des bières.
«Shiiit, bro, gros party à soir?
⎯ Paré, mon frère Carlos, le plus vieux des trois.
⎯ Salut man, j’espère qu’on t’a pas réveillé…
⎯ Fais-toi z’en pas, mon Paré, je dors jamais.»
Carlos adorait se définir comme un party animal. C’est vrai, qu’il ne se couche jamais. Seulement, quand il le fait, ça peut durer trois jours. Il se frotta les mains en regardant Paré.
«Justement… parlant de pas dormir…»
Paré s’était allumé une cigarette et la tenait coincée entre le pouce et l’index, tirait dessus en reculant la tête et en plissant les yeux. Puis il s’accouda à la table, la cigarette dans la main droite, expira la fumée en regardant Carlos, l’air le plus sérieux du monde. Je me doutais bien qu’il jouait la comédie, mais Carlos commençait à avoir chaud. Puis, sans dire un mot, Paré se leva en mettant la cigarette entre ses lèvres et défit sa ceinture, sans quitter Carlos des yeux au travers de la fumée. Mon frère déglutit. Puis la première chose que nous savions, c’est qu’il y avait un sachet de poudre blanche sur la table. Carlos me regarda en souriant.
«Je l’aime ben, ton nouveau chum. Puis, se tournant vers Paré, Je te dois combien?»
⎯ Cadeau. Reste juste discret.
⎯ Sûr, sûr…» fit Carlos en s’asseyant à la table.

«Une maudite chance qu’y ont rien trouvé en te fouillant.» dis-je à Paré alors que Carlos détachait trois portions du contenu du sachet.
⎯ Fouillé ? dit-il en s’arrêtant soudain.
⎯ Chus pas con, Man, y’était scotché en dessous de mon buckle.
⎯ Quand même…
⎯ Fouillé ? répéta Carlos.
⎯ En avoir pogné qui avaient de l’expérience, on serait probablement dans’grosse marde sale.
⎯ FOUILLÉ?
⎯ Oui, Carlos, fouillé.
⎯ Par qui?
⎯ Douze femmes, fit Paré.
⎯ Ta gueuuule. Les coches?»
Je pris une gorgée de bière.
«Shiiiiit, bro! Ça commence à rocker, ton affaire! Attends que je dise ça au père!
⎯ Carlos, hostie…
⎯ J’te niaise, le gros.»

Bien sûr, il fallut tout raconter à Carlos, qui n’en revenait pas que l’on ait tout laissé dans le coffre. «Ben qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse, Carlos?
⎯ À ce moment-là, je sais ben. Moi ce que vous dit, c’est qu’est-ce que vous crissez icitte, drette-là, quand y’a un char de poudre qui est laissé à lui-même su’l bord de la rue!
⎯ Ça c’est vrai, Man, on est vedge pas à peu près.
⎯ Je veux ben, mais c’est un boutte pareil, là, on a pas le char pis y commence à être tard.»
Carlos était sur le bord de se choquer. «J’vas y aller, moé crisse!»
Paré, qui était debout derrière lui, posa une main sur son épaule alors qu’il se levait. «Toé mon gars, tu bouges pas. C’est ton frère qui va y aller avec son bike.
⎯ Y’est scrap, mon bike, en cas que t’aies oublié.»

Nous comprîmes que nous faisions trop de bruit quand Eddie arriva dans la cuisine en pyjama.
«Calvaire, les boys, un mardi soir…
⎯ Sers-toi, l’flot, y’en reste.» lui lança Carlos.
Eddie soupira, puis humecta son doigt pour prendre un échantillon.
«Calvaire, ça vient d’où, ça?
⎯ Des culottes à Paré.» répondit Carlos.
Nous nous mîmes à rire, un peu trop pour la qualité actuelle de la blague. Puis Carlos et moi avons arrêté en même temps, nous regardions Eddie en souriant. «Ben quoi?
⎯ On a besoin de ton char.
⎯ De même, à soir?
⎯ Drette bang tu suite.
⎯ No way. Vous chauffez pas mon char si vous venez de faire de la poudre pis de boire je sais pas combien de bières.
⎯ Ben d’abord, dit Paré en le prenant par l’épaule, on a besoin de toi PIS ton char.»
Et alors qu’Eddie tentait de reculer en secouant la tête, mon frère et moi nous sommes levés de table pour aller l’entourer, quoique Paré y arrivait par lui-même.

Paré avait insisté pour s’asseoir à l’avant. Regardant Eddie en souriant, il faisait «tch tch tch» à chaque fois que mon frère ouvrait la bouche. «Ça te sert à rien de contester, on est tout dans le char pis on roule, là.
⎯ Je l’sais ben, mais ma blonde…
⎯ Tch tch tch…»

Comme des commandos, nous sommes tous sortis de la voiture à pas de chat en jetant un œil partout autour. Mais le quartier n’en avait rien à foutre.

Paré s’avança vers le coffre de sa voiture. Au moment de l’ouvrir, nous étions tous autour. Peu s’en fallait qu’une lumière ne nous éblouisse en même temps que le léger grincement, redevable à l’entretient approximatif de la Jetta. Mes frères étaient très impressionnés. D’abord par la quantité et sa proximité, puis, j’en étais certain, par le fait que je sois le pont qui les avait menés à ce joli paquet. Les temps changent.

Nous sommes vite retournés à la voiture, et Eddie finit par céder aux pressions de Carlos afin qu’il se serve au moins une petite ration. Ce que nous fîmes tous à sa suite. «Comme avant ta blonde, dude!
⎯ Carlos, tabarnak.
⎯ Ben là… C’pas vrai?
⎯ Carlos, laisse-le donc tranquille avec ça.
⎯ Je te demande si c’est vrai ou pas? C’est toutte.»

Eddie pouvait être susceptible, surtout devant le manque de délicatesse du frère aîné. Le malaise nous mena jusqu’à la maison. Eddie ne monta pas chez nous. «Hey, Eddie…»
Il se retourna sans un mot. « Ben… Merci…
⎯ À partir d’astheure, tu t’arranges tout seul, ok?
⎯ Ben oui.
⎯ Pis fait moi plaisir…
⎯ De quoi?
⎯ Mêle pas Carlos à ça. Y’en sait déjà crissement trop.
⎯ Je sais ben. J’y ai rien demandé, tu sais ben.
⎯ Pour ce que ça a donné toutes les fois où quelqu’un lui a demandé quek’chose…
⎯ Bonne nuit, Eddie.
⎯ Ouin.»


Je suis allé rejoindre Carlos et Paré au salon et j’ai mis Exile on Main Street des Stones à bas volume. Je parlai peu. Carlos quitta lorsque le frigidaire se fût vidé de bières. Paré et moi nous endormîmes sur le divan.
Au matin, j’étais seul avec les vestiges de la veille.
Je n’aurais de nouvelles de Paré que deux mois plus tard.

samedi 3 octobre 2009

Le jour des poubelles, chapitre 10


Nous sommes retournés chez P-O la semaine d’après. Il était plutôt surpris de nous voir revenir aussi vite. Nous avions fini par souper avec lui, sa blonde Rachel et le petit Thomas et nous étions repartis vers dix heures du soir, plutôt éméchés. Nous avions repris la route vers la ville pour nous arrêter au Verre Bouteille afin de continuer sur notre lancée et c’est là que j’ai rencontré P-A, M-A, et P-Y, d’autres vieux copains de Paré, qui lui avaient tous passés une nouvelle commande. Paré a pris le temps de faire ses affaires dans la ruelle et nous sommes remontés dans la voiture après quelques pintes. Deux pour moi, trois pour Paré.
Je commençais à me faire à sa conduite et je reconnaissais qu’il s’armait de prudence. Paré roulait lentement et prenait les petites rues. Mais, aussi prudent soit-il, Paré restait Paré.
«Astheure, j’ai un petit over, avec le cash de cette semaine. Je pense que je vas m’acheter un nouveau radio. Avec une table tournante. Peut-être un Ipod, aussi, je l’sais pas.»
Même qu’il avait assez de lousse pour m’offrir une commission.
«Mais là, Paré, j’ai rien fait, moi.
⎯ T’as été là, tu m’as aidé pis toutte, c’est ben normal que je t’en donne un peu.»


Paré avait la fâcheuse habitude de regarder les filles, en conduisant. En soi, l’intention était louable et fort pertinente, mais il allait toujours un peu plus loin que permis. Comme de klaxonner une fille afin qu’elle se retourne, voir si elle en valait la peine. J’assumais plus ou moins cette démarche, mais n’avait d’autre choix que de le suivre, puisqu’il n’écoutait rien de toute façon.

«Oh oh, elle a l’air sweet, celle-là.
⎯ Fais pas le con, Paré.
⎯ Bon bon bon, tchecke-le, l’ami des femmes.
⎯ Crisse, Paré, on est dans une petite rue, y fait noir, la fille est toute seule, on va lui foutre la chienne plus que d’autre chose.
⎯ On lui fera pas mal.
⎯ Je veux ben, mais elle le sait pas, elle.»

Paré appuya deux coups brefs sur le klaxon et la fille, qui remontait la rue dans la même direction que nous, sursauta en empoignant son sac. Elle était jolie, mais son regard effrayé plaçait sa beauté en deuxième. Paré avait ralenti et s’avançait devant moi pour la regarder de plus près et lui chuchoter des mots doux par la fenêtre ouverte.

«Décrissez, maudits caves!
⎯ Ben voyons-donc, jolie, c’est pas une attitude, ça…
⎯ Paré, arrête.
⎯ T’habites-tu dans le coin? T’as-tu besoin d’une ride?
⎯ Paré, hostie.
⎯ Y’a de la place en arrière…
⎯ Paré, arrête! PARÉ! ARRÊTE CÂLISSE!»

La fille continua son chemin en riant un peu alors que nous restions pétrifiés, emboutis à l’intersection avec une délicatesse toute inadéquate dans une voiture de patrouille qui passait par-là. Une collision ridicule, où les deux voitures devaient rouler à une vitesse entre quinze et vingt kilomètres heure chacune.

On aurait dit une éternité. L’avant de la voiture de Paré était allé se lover contre la portière du passager de la voiture de police. Ils nous regardèrent comme si nous étions les pires imbéciles en ville – c’était sûrement le cas à ce moment – puis sortirent tous deux du côté conducteur pour venir se poster de chaque côté du Volks. Ces deux-là devaient à peine être plus jeunes que nous. En douce, Paré embraya en reculons.
«Paré! Hostie, fais pas exprès.»
Il grogna, se mit au neutre puis s’alluma une cigarette.

«Je pense qu’on a un problème, les gars.»
Le policier de mon côté laissa tomber son regard intimidant pour aller trouver la fille. Merde.
«Mademoiselle! Mademoiselle! Vous voulez venir ici, s’il-vous-plaît?»
La fille s’approcha, un sourire aux lèvres. Le policier l’avait abordée à une certaine distance de la voiture, l’autre était resté aux côtés de Paré.
«Pouvez-vous éteindre votre cigarette, s’il-vous plaît?
⎯Je viens juste de l’allumer, là.
⎯ Je te demande pas de l’éteindre, je te DIS de l’éteindre.
⎯ C’est bon, c’est bon, dit Paré en reprenant une bouffée. Je l’éteins, là.»

L’autre policier discutait à voix basse avec la fille. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’ils disaient, mais à la voir secouer la tête en regardant dans notre direction, je devinai qu’elle ne portait pas plainte, probablement vu le ridicule de la situation. Mais Paré n’en voyait rien et travaillait fort à se faire un ennemi. «Me prends-tu pour un cave, coudonc? Donne-moi ta cigarette.»

Le policier tendit la main, j’avais peur que le pire arrive. L’autre policier et la fille interrompirent leur échange en entendant l’autre lever le ton. Paré reprit une dernière taffe, comme si c’était la dernière de sa vie et le policier passa la main à l’intérieur du véhicule pour la lui retirer de la bouche. Paré prit à nouveau une mauvaise décision en empoignant le bras du policier pour ensuite le tirer brusquement vers lui. Ce dernier cria alors que son visage s’écrasait contre le cadre du véhicule et l’autre dégaina aussitôt son arme, comme s’il jouait dans CSI Miami. Je captai un éclair du regard de Paré qui en disait long sur son incapacité à gérer la situation puis je mis la main devant mes yeux avant de m’enfoncer dans mon siège.


Je me gardais bien de faire quelque commentaire que ce soit à Paré alors que nous étions tous deux debout, les mains posées sur le toit de la voiture. Nous fûmes fouillés en bonne et due forme, avec une attitude propre aux policiers offensés, en plus d’échouer haut-la-main à l’alcoo-test. Bien que je n’aie encore jamais réellement eu affaire à de jeunes policiers, ils représentaient néanmoins une race pour laquelle je n’avais qu’un minimum de respect. Mais, aussi zélés fussent-ils, force m’était de leur concéder ce comportement déplaisant. Paré l’avait bien cherché. Ils le menacèrent de le charger de conduite en état d’ébriété et d’atteinte à la sécurité d’un policier. En plus de se mordre les doigts de ne pouvoir nous mettre sur le dos le harcèlement, merci à cette pauvre fille qui avait refusé de porter plainte.

«Maintenant, dit le policier de Paré, on va stationner votre voiture ici et vous allez nous suivre au poste..
⎯ Icitte? Paré jeta un coup d’œil aux affiches incompréhensibles qui réglementaient le stationnement. On peut pas, icitte, ça prend des vignettes.
⎯ Ça, mon gars, c’est pas mon problème. T’auras une surprise en revenant du poste, c’est toutte. Si jamais t’en sors.»
Sur quoi Paré lui jeta un regard haineux. «J’vas me mettre là, juste l’autre bord de la rue.
⎯ J’ai dit qu’on allait stationner ta voiture…
⎯ Hein?
⎯ T’es en état d’ébriété avancée, mon gars. T’as pas le droit de conduire.
⎯ Ben là, crisse, si je me suis rendu jusqu’icitte, je suis ben capable de me parker, calvaire.
⎯ Je vais commencer par te demander d’arrêter de sacrer. Pis je vais continuer en te demandant tes clés, pour que mon collègue stationne ta voiture pis qu’on en finisse, je commence à trouver que ça branle dans le manche, notre affaire.
⎯ Ça, c’est TON problème, mon homme.» dit Paré en lui fourrant les clés dans la main du policier qui grimaça. Paré, j’en étais certain, avait placé ses clés dans le but de lui faire mal.

Nous nous sommes reculés, sous la surveillance du premier policier, alors que l’autre prenait place dans la Jetta de Paré.

Le policier en question était relativement de mon gabarit. Environ 5 pieds cinq pouces, dans les cent soixante livres. Ni Paré ni moi n’avons été en mesure de nous retenir de rire alors que le policier s’adossa pour ensuite effleurer le volant, à bout de bras. Puis il s’avança au bord du siège dans l’espoir de l’ajuster.
«Dis-y que ça marchera pas.
⎯ Quoi ça?
⎯ Que le banc y’est brisé. Y va la chercher longtemps, la clenche, parce qu’à l’a pété v’là un boutte.»
Le policier marcha vers la Jetta, tout en gardant un œil sur nous.
«Les nerfs, dit Paré, on se sauvera pas.»
Je lui donnai un coup de coude après que le policier se fut retourné.
«Va falloir que tu le fasses de même, Charles, le banc y’est brisé.»
Charles soupira avant de tourner la clé, du bout du siège.
«Charles, hein? Pis toi, c’est quoi ton petit nom?
⎯ Là, mon gars, tu vas me sacrer patience pis tu vas parler juste quand je te le demande.
⎯ De quoi? Y’a-tu une loi qui interdit de demander son nom à une police?»
Et Paré ne quitta pas son policier du regard, restant sourd aux crissements de sa voiture que l’autre n’arrivait pas à faire démarrer.
«Pis?»
Le policier foudroya Paré du regard en se mordant la lèvre d’impatience, mais Paré ne flancha pas pour autant.
«Justin.
⎯ Quoi? S’cuse, j’ai pas entendu, à cause de mon char.
⎯ Ju-stin.
⎯ Shiiiiiit Man, t’entends-tu ça, me dit-il avec un coup de coude que j’évitai, on est en train de se faire arrêter par Charles et Justin. C’est pas sérieux, ça là, là. Charles et Justin contre les bandits, Charles et Justin ont un accident de voiture, (se tournant vers Justin) Charles et Justin sortent de l’école, (puis vers la voiture) Faut que tu pompes le gaz avant de starter, maudit crisse!»

Avec l’énergie du désespoir, il parvint enfin à faire démarrer la voiture. Mais Charles, qui n’était pas un gars de Volks, fit un brusque bond vers l’avant en faisant pleurer la pédale d’embrayage. Si la collision à l’origine de cette intervention policière s’était faite comme une caresse et sans dommages, Charles venait de changer la donne en s’enfonçant pour de bon dans la portière de la voiture de patrouille, assez pour la déplacer d’une trentaine de centimètres. Rendus à ce point, nous n’avions plus aucun respect pour ces deux recrues et riions de bon cœur. Justin était décontenancé et échouait désormais à la tâche de maintenir l’ordre. Nous nous approchâmes tous les trois du Volks.
«Le reculons, sur un Volks, y’est à gauche de la première, mon Charlé. D’habitude, y’a un système de clenche, tsé, parce que ça peut être dangereux, mais tu l’auras remarqué, mon char y’est vieux pis y’a des p’tits caprices. Fait que, ou ben tu me laisses parker mon char, ou ben tu fais trrrèèèèès attention, pis tu t’embrayes au reculons. Mais tsé, tu seras pas encore parké, là. Penses-tu que tu peux l’avoir? Ça commence à être long, pis je le sais pas pour vous autres, mais nous autres on a des projets pour le reste de notre soirée. Comme de nous débarrasser de vous autres.»
Sur quoi, maintenant beaucoup plus à l’aise, Paré se retira en tapant sur la tôle du toit.
«Paré? Viens-donc icitte une minute…»

Il vint me rejoindre où les deux voitures avaient communié, dans la tôle froissée et les éclats de vitre. Un des ses phares avait explosé et son pare-chocs pendait par-terre en ne tenant que d’un côté. Je reste avec la ferme conviction que ce pare-chocs aurait pu décrocher par lui-même au beau milieu d’un stationnement, mais je gardai bien entendu cette pensée pour moi.
«Continuez de même, les boys, pis on va être égal dans’marde! J’espère que vous avez des assurances pour quand vous scrapez les affaires des autres!»
Il sortit deux cigarettes et m’en passa une. Je l’allumai. Nous avions tiré nos premières bouffées alors que les deux policiers débattaient sur la démarche à suivre. Finalement, ce fût Paré qui stationna le Volks, avec Charles sur le siège passager.

Quand la voiture fût placée, ils sortirent tous deux sans dire un mot et vinrent nous rejoindre dans la rue. Paré se plaça à mes côtés, Charles près de Justin, puis nous nous fixâmes un temps dans le silence de la rue déserte.

Paré fît la cassure.
«Vous pensez pas qu’on peut s’arranger? Genre, une question d’honneur, là… Vous nous laissez aller, pis nous autres on dit pas un mot sur Charlot l’apprenti-conducteur, sans compter que je vous charge pas les dommages, qu’un de vos chummys va me crisser un quarante-huit heures demain matin anyway. Pensez-y. C’est gros, là, mon Charlot, ton boss y sera pas fier quand y va vous voir débarquer les deux du côté chauffeur…»
«Ferme-ta gueule, grand crisse de cave! FERME TA CRISSE DE GUEULE!!!»
Charles devenait clairement affecté par la tournure des évènements. Paré se fourra une nouvelle cigarette entre les lèvres et me tendit une main dans laquelle je tapai.
«Ton feu, Man. J’ai laissé le mien dans le char.»

Paré s’alluma, puis les regarda en haussant les épaules. Il avait tout dit. Je me mordais les lèvres pour m’empêcher de rire devant les deux policier réduits à un état qu’on ne leur apprenait certainement pas à l’école. Les yeux de Charles étaient tout rouges et bourrés de honte. L’agent Justin prit la parole.
«Ok. C’est bon les gars. On va faire presque comme si rien s’était passé.»
Il jeta un œil aux voitures.
«Vous vous arrangez avec vos dommages, pis nous autres avec les nôtres, on retire la conduite en état d’ébriété pis la passe que t’as failli me tuer. Mais vous repartez pas avec le char. On va le faire tower.»
Nous nous jetâmes un regard dont nous avons tenté de cacher la panique.
«On va le laisser icitte, le char, reprit Paré.
⎯ Vous êtes stationnés en effraction.
⎯ C’est pas moi qui a choisi de me parker là, mon homme. Pis ça te dérangeais pas tantôt.
⎯ J’ai changé d’idée.
⎯ Pis y vont dire quoi, tes chummys, quand y vont voir que tu fais tower un char accidenté qui fitte ex-ac-te-ment avec le trou dans ta porte?»
Sans dire un mot, Justin dégaina un téléphone cellulaire, chercha l’adresse la plus près, et appela un taxi.
«Moi ça me va, dit Paré en s’avançant pour leur serrer la main. Je vous souhaite une bonne fin de soirée.
⎯ Deal. Mais on attend ici, que vous montiez dans le taxi.
⎯ Ben voyons, c’est ben correct, vous devez avoir d’autre chose à faire…
⎯ Paré. On va attendre le taxi. Avec eux autres.»