dimanche 16 août 2009

Le jour des poubelles, chapitre 1


C’est bon, je vous l’accorde d’emblée, je suis casse-cou et j’ai un peu couru après. Mais c’est qu’il y a différentes approche au vélo. La balade, c’est pas mon fort. Je roule. J’ai en tête un point A, un point B, et ce qui se passe entre les deux, bien souvent, je ne le constate qu’après-coup en vérifiant mon compteur. Près de 300 kilomètres à date, et le mois de mai n’est pas encore terminé. Je roule. Faudrait pas dire pour autant que je suis un imbécile sur deux roues. Je suis responsable, et même plutôt fiable. Je fais souvent le chauffeur pour mes amis, et de sentir un poids comme ça, sur le banc derrière moi, d’avoir des mains posées sur ma taille, on dirait que ça me donne encore plus de contenance. Vous demanderez à Lou, ce qu’elle en pense, de mes lifts. «Oh, oui Manu, ramène-moi chez nous à vélo! Siteplaît siteplaît siteplaît!!!!» Difficile de dire non. Surtout quand, en roulant, elle glisse un peu du siège et me demande de la redresser. D’un coup de fesses, je la remets en place, et elle est contente. Je déteste pas trop moi non plus. Même qu’une fois, ses règles se sont déclenchées en roulant, à cause des bosses, et tout. Il avait fallu trouver un plan B parce qu’on était encore loin de chez elle. J’avais bifurqué vers chez notre amie la plus proche, Aurélie. Un demi-tour en plein trafic sur De Lorimier, j’étais en contrôle. Une minute et demi plus tard, je lui tenais le vélo pour qu’elle en descende et m’allumais une clope alors qu’elle entrait sans frapper chez Aurélie. Je veux pas me vanter, mais j’assure, je pense.

Oui, je prends des libertés, des fois. Je suis pas con pour autant. Mais un moment donné, si on veut se rendre, faut rouler. Et comme les trottoirs sont pour les piétons et la rue pour les voitures, ben moi je roule entre les deux.

Les pistes cyclables? Y’a que les piétons ou les automobilistes, pour parler des pistes cyclables. Presqu’aussi dangereux. Au moins, sur la route, ça prend un permis. Sur la piste cyclable, n’importe quel con qui se trouve un vélo peut s’y lancer, rouler croche, arrêter n’importe quand, dépasser comme ça lui chante, et ralentir. Y’a pas encore la voie rapide, sur les pistes cyclables. Prenez-la donc à l’heure de pointe, la piste, et sans couper par le parc ou une ruelle, juste pour voir. Vous allez vous ennuyer de votre auto. Alors oui, je prends des libertés.

Mais cette fois-là, au départ, je n’y étais pas pour grand chose. Je ne roulais même pas si vite, en plus. Une vieille Taurus genre 93 s’est approchée de moi et me collait de façon plutôt audacieuse sur les voitures stationnées. Des portières qui s’ouvrent, j’en ai reçu quelques unes en pleine gueule, alors je sais qu’il faut se tenir à distance. Mais le chauffeur restait là et s’en tenait à ma vitesse, me rattrapait quand j’accélérais. Pris dans le flot de la circulation, je ne pouvais m’arrêter, alors voyant qu’une intersection accessible approchait, je me tournai vers mon assaillant pour lui demander s’il me trouvait beau avant de lui envoyer un doigt d’honneur ganté puis d’enfoncer les pédales et de monter sur St-Timothée, contraire au sens unique. Arrivé sur Sherbrooke, je m’engageai vers l’est en prenant le temps de souffler un peu. Les pentes ne me causent pas tant de problèmes habituellement, mais là, le stress de la Taurus me la fit gravir deux fois plus vite qu’à l’habitude. Je tentai de reprendre mon souffle à un feu rouge.

J’avais repris mon rythme. 35 Km/h dans la circulation fluide de la rue Sherbrooke en maudissant les automobilistes du monde entier. Quand un klaxon nerveux retentit derrière moi, je sursautai en jetant un œil rapide par-dessus mon épaule gauche. La Taurus me talonnait et je me trouvai con d’avoir osé penser pouvoir planter-là un fou furieux aussi facilement. Ce gars-là avait des comptes à régler et moi, tout ce que je pouvais faire, c’était de pédaler. Je revins droit devant et évitai de justesse une voiture qui s’engageait sans trop regarder. Un coup de guidon sec vers la gauche et la Taurus était maintenant juste là, à mes côtés. Je n’avais pas le temps d’observer le conducteur et ne voyais que son poing gesticuler au-dessus du siège passager. Je coupai à droite sur Champlain. Erreur. J’aurais encore dû prendre un sens unique à l’envers, Champlain roule des deux côtés. La Taurus emprunta mon chemin avec un crissement de pneus. J’avais beau dévaler la pente à toute vitesse, la Taurus me talonnait toujours, comme pour me narguer. Je coupai agilement dans le stationnement de l’hôpital Notre-Dame en me disant «bien joué, mon gars», mais ma victoire fut brève. Je bifurquai aussitôt sur Alexandre-de-Sève que je descendis à toute allure, sans aucune intention de ralentir aux intersections. La Taurus me rejoignait, presque à se coller à mon pneu arrière, ou bien venait m’accoster pour me couper. Le conducteur avait maintenant ouvert sa fenêtre du côté passager et me balançait des insultes par dessus une cassette de Metallica qui crachait Master of Puppets. Débarassé du reflet de la vitre qui m’empêchait de l’entrevoir plus tôt, je décelais maintenant plus clairement des parties d’anatomie de mon agresseur au milieu de phrases comme «p’tit crisse de cyclisse», «m’en vas te montrer à être poli, moé» ou «ton hostie de doigt j’vas te le crisser dans le cul».

Je ne suis pas du genre à crier. Encore moins en pédalant pour se sauver d’un désaxé, ça serait mal gérer mon énergie. Alors je tentai quelques coups de pied sur la portière et lui resservis le doigt en question avant de repartir en trombe, comme poussé par une énergie que je devais garder en réserve pour mes vieux jours. Arrivé sur Sainte-Catherine, je pris vers la gauche, maintenant convaincu qu’il était préférable de me fondre dans la masse plutôt que d’emprunter d’obscurs raccourcis et qui plus est, sur un territoire qui me devenait de plus en plus inconnu. Une fois dépassé De Lorimier, je roulais dans la voie de gauche, et profitant d’une accalmie de circulation, la Taurus vint me couper brusquement. Je fis mon possible pour éviter la collision mais lui rentrai dedans le guidon tourné à 90 degrés. Je me rappelle avoir pensé qu’avec ce mouvement, ma roue risquait moins d’être crochie. C’est fou ce qui peut nous venir en tête, même en situation de survie. Je culbutai sur le capot de la Taurus pour retomber par terre à la droite du véhicule. J’accusai le coup et me relevai le plus vite possible alors que le conducteur venait à ma rencontre, m’agrippant par le collet et m’entraînant en retrait entre le magasin de plein-air La Cordée et le bâtiment adjacent. Il me jeta par-terre et me rua de coups de pieds avant de s’accroupir sur moi, un genou enfoncé dans le ventre. J’avais le souffle coupé. Sans compter qu’à part quelques chamaillages avec les Grecs à l’école secondaire, je ne m’étais jamais vraiment battu. Ce qui faisait de moi à ce moment, je suppose, une proie plutôt facile.

Son premier coup de poing fit sauter mon casque et éclater mes lunettes de soleil. Je gardai comme mince consolation que le coup avait bien dû lui faire aussi mal qu’à moi. Il continua à me frapper en me criant des insanités et je ne sais où tout ça nous aurait mené si n’était sorti du magasin, à ce moment-là, un client qui sifflait, une pagaie toute neuve entre les mains. Il n’eut qu’à lancer un «HEILLE!» bien franc pour que mon agresseur se retourne et, voyant l’arme blanche prête à lui trancher la tête, décampe à la course et réintègre la Taurus toujours en marche.

Après s’être enquit de mon état, il resta avec moi, le temps de me ressaisir un peu. Il alla chercher mon vélo. « Je t’embarque avec ton bike pis je t’emmène où tu veux. Genre à l’urgence, je pense que ça serait une bonne idée.» Je le remerciai en grommelant quelque chose qu’il dût avoir de la difficulté à comprendre. Nous restâmes ainsi dans le racoin un bon quart d’heure avant que je n’arrive à bien me tenir debout. Il a fumé trois cigarettes. La simple idée de prendre une touche me semblait impossible. «C’est bad, ta roue est toute crochie» fit-il en revenant avec mon vélo.

Je m’installai dans sa voiture, une vieille Jetta grise transformée en mini-dépotoir roulant. Mon bienfaiteur se présenta avant de démarrer. «Je m’appelle Fred mais tsé, le monde y m’appellent Paré. C’est mon nom de famille.
- Moi c’est Manu, répondis-je avec une voix qui me surprit par sa minceur. Tu sais tu c’est quoi le buzz d’une côte fêlée?»
Il réfléchit un temps en sifflotant et répondit par la négative. «Toi, tu le sais-tu?
- Sais pas. C’est peut-être ça, peut-être juste un gros bleu, aussi.
- Veux-tu que je touche, pour voir?»
J’eus un geste brusque de refus qui me fît grimacer. Et je vis Paré – dont la grandeur se révélait à moi pour la première fois depuis le début de notre rencontre – affalé dans son siège, le bras gauche passé nonchalamment sur le volant où ses genoux venaient s’appuyer, à ricaner comme un imbécile.

Ravi, il démarra et, sans le savoir, emprunta à sens contraire l’itinéraire sur lequel je venais de risquer ma vie et voilà qu’il se stationnait sur la rue Champlain, à deux pas de l’hôpital. «Viens-t’en, man, on va aller te faire tchecker.» Sans dire un mot, je sortis du véhicule et entrepris de monter la côte à petits pas. Paré me suivait lentement dans un silence qu’il ne brisa que lorsque je lui demandai pourquoi il traînait sa pagaie. «Mon char se barre pas, dit-il, pis ça coûte cher, c’t’affaire-là.
- Pis mon bike ?
- Ben là, veux-tu vraiment traîner ton bike tout croche à l’urgence ?»
Je soupirai, et la douleur dans mes côtes me crispa. J’observai la pagaie et imaginai mon agresseur plié en deux et cherchant son souffle après un seul coup de cet instrument dans le flanc. «Merci encore, hein… Si c’était pas de toi, je serais vraiment pas beau à voir.
- Y’a rien-là, voyons donc. J’ai quasiment rien fait.
- J’aurais aimé ça voir ce que ça fait, juste un coup sur la gueule avec ça.
- T’es-tu fou man? Ça va dans l’eau pis c’est toutte, c’t’affaire-là. Je fesserais jamais quelqu’un avec, voyons-donc.
- Tu t’en serais pas servi?
- Sais-tu combien ça coûte?
- Laisse-faire.
- Dis un chiffre.
- Non.
- Enwèye! Dis un chiffre!
- Je sais pas… 400 piasses.»
Il prit un air contrarié.
«Ouin. Drette ça. Plus les taxes. Pas pire cher, pareil, hein?
- On parle-tu du prix de mon bike, pour le fun? Avant taxes?»
Je repris mon chemin, et mon nouvel ami m’emboîta le pas. Je m’arrêtai finalement devant une porte et sonnai, même si j’avais les clés. «Kess-tu fais là?
- C’est ici qu’on vient, lui dis-je.
- Pis c’est quoi qu’y a là?
- Au deuxième, y’a un dealer. Pis à l’étage d’en-dessous, y’a ma meilleure amie.»
Sur ce, un léger grondement retentit et j’ouvris la porte. En haut de l’escalier, la tête de Lou qui sortait du cadre en affichant ce bonheur intriguant causé par une visite surprise. Son expression ne tarda pas à changer du tout au tout en me voyant l’allure. Paré restait derrière avec sa pagaie. «Ben là, je fais quoi, moi-là? Je rentre-tu?»

5 commentaires:

Georges a dit…

Mo, t'as pas besoin de jus pour continuer : c'est tout là, sous mes yeux. Alors la suite quand t'es prêt. Tsé ton truc à 400 piastres, on garde-tu ça pour un éditeur?

mogasse a dit…

Tu veux dire les teaser en leur faisant comprendre ce qu'ils manquent? Ouin.

Anonyme a dit…

J'ai tout lu. Tu écris franchement bien. Je viens de me créer une nouvelle habitude. Isabelle

Anonyme a dit…

Mimo,

C'est vrai que tu n'as pas besoin de jus... juste un bon coup de pied dans le cul. Bon, j'attends la suite maintenant. Fais pas comme P. Dexter... nous fais pas patienter trop longtemps.

Bisous,

Garbi

L'autre Vanessa a dit…

''Faudrait pas dire pour autant que je suis un imbécile sur deux roues.'' Ouais ! C'est pour ça que j'en fais pas à Montréal!Je passerais rapidement pour une imbécile sur deux roues!
J'aime!:) Je vais maintenant aller lire la suite !