dimanche 20 juin 2010

Le Bolognais, une histoire pour adultes



Faut dire en partant qu’il l’a toujours eu un peu facile, avec les femmes. Ce genre de charme, de magnétisme, que t’acceptes en haussant les épaules pis en soupirant, qui fait que quand tu reviens de pisser, y’a la fille que vous aviez spottée tous les deux en rentrant qui est là, assise avec lui, pis qui a l’air d’avoir ben du fun. Pis lui, il a pas bougé de son banc. Il est resté là, ben tranquille. Un aimant.

On s’habitue. Au bas mot, en deux mois de colocation, autour d’une vingtaine de filles ramenées. Pas de jokes. Pas de dindes non plus. Des filles ben correctes. Correctes, comme que lui il est correct. C’est pas un maquereau, c’est pas un gino, pas un maudit crinqué de cruise, pas un salaud ni un guitariste de blues, y’est juste ben beau. Même pas si beau à part de ça. Y’a de quoi dans les yeux, faut croire. En tout cas, y’a même pas besoin de regarder ce qu’y veut pour l’avoir.

Je sais pas trop si on s’enlignait sur une grosse soirée, mais clairement que quand tu commences au Campus, tu donnes un genre de ligne directrice à ton affaire. Tsé, de quoi que tu lèves le lendemain pis que tu te dis « eeeehhhhh boy, c’pas la crème, c’qu’y se passe là, là…. » On avait déjà vidé deux bouteilles à trois en soupant à l’appart, y nous avait fait tout’ qu’un snack, un poisson blanc, là, revenu dans un fond de veau avec une purée d’un genre de radis chinois, là, je sais pus trop. C’étais assez débile. Sérieux, on mange ben en sale à l’appart, y fait de la bouffe comme un chef pis ça, crisse, les filles le savent même pas encore quand elle commencent à tripper dessus. Imagine.

Fait qu’on est arrivé là assez tard, pareil, pis quand même pas pire chauds. Cocktail juste ben l’fun, là. Pis tsé, je l’ai déjà vu mon coloc, je l’ai déjà vu opérer straight pipe en arrivant, tsé, genre starter le radar au vestiaire, histoire qu’y soit rendu plein régime un coup su’l dancefloor, mais là, c’était pas ça. On s’est accoté les trois au bar, on s’est câllé trois gin tonics pis trois shooters de Jack en riant de la muse sans lâcher la serveuse des yeux. On était ben relax.

Ça devait faire, quoi, dix, quinze minutes qu’on était dans’ place que le coloc y’est parti danser, même si la musique était poche. C’est ça, lui-là, là. C’t’un danseux. Sunday Bloody Sunday. Comme quand on allait veiller à 19 ans à St-Fé. Nous autres on est resté au bar, à regarder des femmes pendant qu’elles nous regardaient pas. Il avait même pas dansé une toune au complet encore qu’une fille est venue le voir. Ben tranquille, elle lui a parlé dans l’oreille, drette bang de même en partant : « J’ai le goût de te faire une pipe. Ça te tente-tu?
⎯ Ben, eeeh, ben oui… c’est ben clair. »

Non mais on s’entend-tu que la fille qui te propose une pipe à frette de même, ça se peut ben que ça y goûte encore le boy d’avant dans le fond du palais? Je sais pas, mettons que tu jases avec une fille au bar pendant une demi-heure, une heure, vous trippez, est’ belle pis à sent bon pis toute pis un moment donné à te dit : « J’ai le goût de te faire une pipe, ça te tente-tu? », OK… là on jase, là tu sais que tu y est pour quelque chose pis que tu l’as gagnée, ta pipe. Mais l’autre qui arrive de nulle part de même pis qu’en plus, elle a même pas eu le temps de te spotter comme du monde parce que ça fait une demi-toune que t’es su’l dancefloor…

Remarque, on aurait tout fait pareil. On aurait tout dit oui, kess-tu penses. Mais des affaires de même, c’est yinque à lui que ça arrive.

Fait que le coloc pis la fille s’en vont aux toilettes, rentrent dans une cabine, dézippe le zippeur, baisse les culottes, sacre la graine dans’ yeule pis commence à le sucer. Deepthroat, un p’tit gag de temps en temps, liche les couilles en passant, le gros kit.

Y’a dit que des fois, elle arrêtait pour prendre son souffle pis qu’à tanguait d’un bord pis de l’autre, un peu chaude, su’l bord de sacrer le camp en bas de la toilette, mais tsé, tranquille pareil. Fait qu’y la prenait par la tête pour qu’à recommence à le sucer. Non mais tsé, un coup riggée sur sa graine, à restait ben drette, à risquait pas de tomber.

Fait que ça a pas duré ben ben longtemps. Un coup rendu su’l bord de venir, le coloc y’est allé un peu plus roffe, pis y’est venu, pis elle a tout’ pris. Pis il s’était à peine sorti la graine qu’à s’est mise à y gerber dessus. Big Time. Non mais tsé : « oh, oh, oh, AAAAAAARRRGGGHHHH!!!! » pis juste après « Beeeuuuuuaaaarrrrgghhh ».

Y capotait.

Une chance, elle y a pas tout’ splashé ça dessus, là, elle l’a retenu un peu, mais tsé, juste assez pour y saucer le cap. Pis après ça elle s’est tassée pis ça a tout’ sacré le camp à terre.

Fait qu’y est sorti de là en shakant un peu pis y se l’est nettoyée à grands coups de scott towell brun. Pis y’est venu nous rejoindre au bar. On avait pas bougé, on s’était câllé une deuxième tournée, on avait pas fini la première. « Les boys, y vient de se passer de quoi, là… »

Y nous a tout’ conté ça dans les détails. On riait, on riait. « Pis le gros, kessé qu’elle avait mangé, la fille?
⎯ Bah, un spag, là. Genre de sauce bolognaise…
⎯ Pouaaahhh!!! Mon boy, on va t’appeler Le Bolognais, c’est ben clair!
⎯ Bois de Bologne!!!
⎯ Ah, come on les boys…
⎯ Bois de Bologne! Bois de Bologne! »

Il faisait semblant d’être choqué, mais il trouvait ça aussi drôle que nous autre. Je pense même qu’il l’aimait ben, son nouveau surnom. Il l’avait gagné, en tout cas. « Pis elle est où, la fille? Spotte-nous là donc... »

Y s’est déviré pis y’a regardé le dancefloor. Y’a fouillé quatre-cinq secondes pis y’a dit en pointant « C’est elle, là-bas.
⎯ Laquelle, ça?
⎯ Avec la camisole rouge, là. Celle avec le boy pis qu’y se frenchent la face … »

La gueule nous a tombé, on s’est reviré de bord pis on a recommandé des shooters de Jack. Avec comme un drôle de feeling dans le fond du palais.

lundi 14 juin 2010

Le Jour des poubelles, chapitre 24


Attablés devant nos assiettes dans le premier restaurant que nous avions trouvé, nous mangions en silence. Lou avait commandé un hamburger steak, moi un club sandwich et Paré un ragoût de boeuf dans le menu du jour qu’il avait pris avec la soupe qu’on lui apporta en même temps que le plat. Il n’avait eu qu’à dire «number two, please», aucun doute que ça avait joué dans ses choix.

Juger Paré à nouveau sur son initiative aurait été absolument déplacé. Il apprenait sa leçon par lui-même. L’humiliation ⎯ en anglais ⎯ devant ses amis ainsi qu’une considérable perte de revenus possibles lui faisaient avaler son plat de travers et douter de l’intelligence de se déplacer pour un lever de soleil sur les chutes Niagara. Lou et moi n’en menions pas large non plus. En état de choc, les muscles qui tremblaient encore d’avoir travaillé de façon si intense, nous étions dépassés par les évènements et entâmer notre plat nous semblait être une épreuve en soi. J’avais néanmoins l’estomac qui se tordait dans tous les sens et qui me criait d’y balancer n’importe quoi. Mais je mangeais à petites bouchées en regardant mon assiette qui restait au beau fixe. Ce fut Lou qui brisa le silence. «Ils t’ont rouvert la lèvre. Ça saigne un peu, laisse-moi essuyer.»
Paré grimaça en avalant sa gorgée de soupe sans même jeter un regard à Lou. «Paré, maudit, je veux rien que t’aider, là…
⎯ J’ai pas besoin de ton aide, bout de cul.
⎯ Paré, grand con de crisse, t’as un bon dix secondes pour reconsidérer ce que tu viens de dire là.
⎯ J’ai pas besoin de ton…
⎯ Paré! Hostie! Tu te mets tout seul dans ta gang, là. Excuse-toi à Lou.
⎯ Pourquoi?
⎯ Parce que moi je lève solide mon verre à Ninja Lou, la première étoile de ce voyage-là. Paré?»

Il soupira puis attrapa son verre d’eau avec peine. Ses yeux se levèrent au passage du serveur qui s’arrêta à notre table avec un air blasé. «Everything doing good here?
⎯ Yes… no… the… the soup is not really good. Really spicy.»

Le serveur soutint le regard de Paré un instant. «Maybe because you’re drinking blood with it…» Puis il posa sur la table les deux assiettes vides qu’il transportait. Il prit la soupe et s’assit à la table adjacente. Il porta le bol à ses lèvres et vida la soupe d’un trait, sans jamais quitter Paré des yeux. D’un geste vulgaire, il s’essuya la bouche avec son avant-bras, posa le bol sur les deux assiettes sales et ramassa le tout. « Take a dollar off your bill.»
Puis il quitta.

Nous sommes restés interloqués un bon moment, incertains devant ce qui venait de se passer. Puis Paré se leva sans avertir, sortit cinq dollars de sa poche, s’en servit pour éponger le sang sur sa bouche, le chiffonna, le lança sur la table et se dirigea vers la porte en se sortant une cigarette. Il se présenta au comptoir, devant le serveur, alluma sa clope, lui souffla au visage sa première bouffée et quitta sans dire un mot.

Le serveur balaya la fumée de son bras et vint aussitôt vers notre table. «On décrisse.
⎯ Yep.
⎯ Hey! Your friend thinks he’s funny?
⎯ Do you think you’re funny? rétorqua Lou aussitôt.
⎯ So now you think you’re funny, little girl?»

J’empoignai Lou après avoir laissé tomber quelques dollars en monnaie sur la table et l’emmenai vers la sortie. «Where do you think you’re going? There’s not enough money here!
⎯ You’ll take care of the rest!» dit Lou alors que je la traînais presque de force vers l’extérieur.
Il arrivait vers nous d’un pas assuré. J’avais peine à le croire, mais Lou m’offrait une résistance et gesticulait en sa direction. Elle finit par céder à mes pressions et balança à la dernière seconde le présentoir à journaux dans les jambes du serveur qui chuta, fauché.

Nous avons embrayé au pas de course vers la voiture. Paré y fumait sa cigarette, appuyé à la portière et eut l’heureux réflexe de prendre son poste en nous voyant arriver. La voiture entamait son mouvement lorsque nous ouvrîmes les portières. Le serveur était maintenant à l’extérieur et s’en venait vers nous. Paré fit un croche pour passer tout près de lui et la porte de Lou, qui n’était pas encore fermée, le happa. Il fit un tour sur lui même, ébranlé, parvint tout de même à nous rejoindre et se précipita sur l’arrière de la Jetta, les pieds sur le pare-chocs.
C’était ridicule.
Le pauvre s’agrippait comme il le pouvait, mais il ne tiendrait pas longtemps. Surtout avec Paré qui donne des coups d’accélérateur et zigzague avec le volant.

Comme de fait, il ne tint pas dix secondes et Paré bifurqua aussitôt vers la première rue à droite pour soustraire la plaque de la vue du serveur. «Yeeessssssiiirrrr!! Kin mon hostie!»
Ça criait fort dans la voiture, ça riait, ça se félicitait, ça se répétait l’histoire dans les détails.
Il n’en fallait pas plus pour ramener une ambiance favorable.
Nous avons roulé un bout de temps sans trop savoir quelle direction prendre et après une vingtaine de minutes, Lou indiqua d’un cri la pancarte qui nous enverrait sur le bon chemin.
Il était midi trente.

dimanche 30 mai 2010

Sans espoir de retour, de David Goodis


(Street of no return, 1956)
Gallimard, 1956, 250 p.

David Goodis, j’en ai déjà parlé plus tôt, écrivait sous de multiples pseudonymes dans les Pulp-Magazines, des histoires sur des sujets auxquels il ne comprenait souvent rien. Lorsque les lecteurs s’en plaignaient dans le courrier, il leur répondait des saloperies, sous un nouveau pseudonyme. Il est bien connu que, tout au long de sa vie, il fût un personnage absolument désagréable, avare, menteur, alcoolique et, euh, malpropre. Il a sombré dans l’oubli après avoir été scénariste de série B à Hollywood, malgré que l’adaptation de son roman Night Passage, avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall ait remporté un certain succès. Oubli total? Aux Etats-Unis, où on le considérait comme une vulgaire auteur de romans de gare, absolument. Mais en France, Gallimard a traduit les romans de Goodis et il fût considéré comme l’un des auteurs de noir les plus influents de l’après-guerre (les surréalistes étaient des fans fini de littérature noire. André Breton possédait la bibliothèque complète de Gallimard Noir. Mais bon, il devait avoir un bon deal. Et même que c’est Prévert qui est arrivé avec le nom de la collection, Noir. En réaction à la Blanche de Gallimard. Fallait y penser.)

Quoiqu’il en soit, Goodis a été un favori pour plusieurs générations. Pas que ses romans soient de grands chefs d’œuvres. Seulement, ils incarnent à merveille ce qu’est le roman noir d’après guerre. Goodis raconte des histoires de paumés pour qui rien ne va plus. Pas d’enquêtes, même pas tant de polices. Mais beaucoup de déchéance, avec un passé, souvent heureux parfois même grandiose, qui ressurgit pour enfoncer le clou. Goodis était paumé. On peut même dire, assez facilement, qu’il était une merde. Seulement, il avait compris le genre et il écrivait comme une machine. On trouvera peut-être un peu de redite au fil de son œuvre, mais dites-vous que la seule personne qu’il copiait, c’était lui-même, parce que des livres, il n’en lisait pas.

Dans Sans espoir de retour (super le titre, hein? On frissonne dans les premières pages devant une traduction bidon qui n’a jamais été revue depuis l’année de parution, mais heureusement, ça se place après coup), on suit Whitey, un un clodo alcoolo en manque qui traîne dans Skid Row et qui descend dans l’Enfer, le quartier violent où ont lieu de nombreuses émeutes raciales entre Américains et Porto-Ricains. Au fond d’une impasse, alors qu’il vient en aide à un policier fraîchement assassiné, Whitey se fait prendre et on le traîne au poste en l’accusant du meurtre. Il parviendra à se sauver du poste de police alors bondé de contrevenants, avec un chef qui distribue des coups de poings comme des baisers au jour de l’an et causera du coup un bordel pas possible.

Et puis, je ne vous dirai pas comment, mais son passé le rattrape (je vous dirai pas quoi non plus) et de fil en aiguille, Whitey découvre des faits importants sur la raison des émeutes. J’en ai assez dit. Bonne lecture.

samedi 22 mai 2010

Le Jour des poubelles, chapitre 23


Les gars de bras s’appelaient Kevin et Steve. Leur boss en habit, lui, c’était Adam. Adam Hall, «They call me Animal», nous avait-il dit en souriant, tout en se préparant une généreuse portion de la coke de Paré. Kevin, c’était son frère et Steve – qui débordait toujours autant d’affection pour Lou – c’était le cousin. Nous en vînmes à comprendre que le frère de ce dernier, Shaun, habitait Montréal et qu’une grande partie de l’herbe qu’ils faisaient pousser ici se retrouvait sur le marché québécois, peut-être en avions-nous déjà fumé, qui sait? Sur quoi il avait fait signe à son frère afin qu’il roule un joint de dégustation.

Quoiqu’il en soit, Adam (y’a des limites à l’appeler par son surnom) opérait un commerce qui transitait entre Buffalo, Toronto et Montréal. Rien de trop audacieux. Ça restait principalement dans la famille. Adam était bien placé, écoulait ses stocks sans se faire de soucis. Mais voilà, Shaun s’était récemment fait prendre, situation de laquelle il s’était sorti avec une expertise qui rendait le reste de sa famille très fier. Et Paré pourrait bien être leur porte de sortie.

Le joint était assez gros pour pouvoir faire quatre tours. Et assez fort pour nous faire tourner la tête et angoisser sur notre situation. Adam, après avoir fait quelques blagues que nous rîmes avec un minimum de conviction, sortit son téléphone portable et posa une main sur l’épaule de Paré, resté étrangement silencieux. «Come with me Paree, I wanna show you something. Don’t worry, Steve and Kev’ will take care of your little friends. And I’ll talk slowly.»

Regard angoissé par-dessus l’épaule. Soupir de Lou.


Steve se croisa les mains derrière la tête et se tenait sur les deux pattes arrière de sa chaise. «I could show you something too, Marylou…» Je m’allumai une cigarette sans le quitter des yeux. Ça semblait l’amuser. J’empoignai le cendrier. «Don’t even think about it» dis-je alors qu’il avançait délicatement un bras vers Lou. C’est à ce moment qu’elle lui fourra du revers un coup de poing sur le torse qui le fit basculer par terre. Son cousin la trouva très drôle, ce qui ne l’empêcha pas de me retenir de me lever.

Steve se remit sur pieds en tentant de cacher sa honte. Lou restait assise, imperturbable. Adam revint dans la pièce. « Guys, i’m tryin’ to do some business here, would you please stay calm and shut the fuck up? And Steve, we already talked about that, don’t make me come back on my decisions, okay?»

Lou est venue s’asseoir à mes côtés alors qu’Adam retournait avec Paré, resté timide dans le cadre de porte. «C’t’une belle shot, ça, Lou…
⎯ J’ai pas dit mon dernier mot, Manu. J’ai envie de faire mal.
⎯ Faudrait pas empirer les choses, non plus.
⎯ Tu penses vraiment que ça peut être pire, toi?
⎯ On est avec Paré, Lou. Fait que oui, je le pense. Vraiment.»
Kevin nous regardait avec un air sceptique et Steve reprenait place à la table, secouant la poussière, ou plutôt la honte qu’il avait ramassée sur le sol. «On fait quoi, Manu?
⎯ De quoi, ça, «on fait quoi?» On attend, kess tu penses.
⎯ Would you mind talking english, little people? My cousin and I would like to participate.
⎯ On parlera ben dans’ langue qu’on voudra, maudit innocent! Y’a toujours ben des limites à se forcer pour vous autres, gang d’hosties de paresseux sales de marde, plotte pipi caca fesse pet poil t’es lette tu pues tu m’énarves pis chu sûre que ton cousin y’est même pas capable de bander! Va chier!
⎯ Lou!
⎯ Funny eh, I didn’t understant a word, but I kinda felt what you wanted to say…»
Kevin souriait en nous disant ça. Steve, lui, s’était relevé et faisait les cent pas dans le salon. «Shut the fuck up, Kev’. I don’t wanna hear this crazy bich talk ever again, okay?
⎯ Just tryin’ to pass the time, man. Little conversation. I think i’m better than you at that.
⎯ Hey, les gars, nous autres on vous comprend quand vous parlez!
⎯ Shut up shut up shut UUUUUUPPPPPP!!!!!!!!»

Je savais que Lou était vive en général, mais vive au point de saisir le cendrier et de le balancer au visage de Steve alors qu’il se jetait sur elle en criant, je n’avais jamais rien vu de tel venant de sa part. Il criait, à mi-chemin entre la rage et la douleur tout en s’étouffant, la face pleine de cendre. Adam ressurgit dans la pièce. «WHAT THE FUCK?
⎯ He’s crazy about her. I can feel it.
⎯ Shut the fuck up, Kev’. What is it now, Stevie?»

Stevie cracha un mégot. Ou une dent. Il alla à l’évier et se fit couler un grand verre d’eau. Deux grands verres d’eau. Puis il lança un regard haineux à l’assemblée et quitta sans mot dire en faisant claquer la porte d’entrée. «Fuckin’ stupid cousin» dit Adam avant de retourner avec Paré.


Puis nous sommes restés silencieux. Kevin nous regardait avec un rictus. «I like that. A lot. I won’t get you trouble. Just stay calm, okay?» Lou ne répondit pas et me quêta une cigarette. Elle l’alluma en regardant Kevin dans les yeux. Elle était devenue ninja. J’avais envie de lui faire l’amour.

Dix, quinze minutes passèrent avant que ne s’ouvre à nouveau la porte derrière nous. Adam, une main sur l’épaule de Paré affichait le sourire satisfait de celui qui venait de conclure un marché à son avantage. Paré, de son côté, avec son visage tuméfié et ses épaules basses, semblait plus confus que jamais. Nous sommes partis en silence et sans grand éclat jusqu’au moment où Steve, qui ruminait, assis sur les marches de la galerie, donna une tape sur les fesse de Lou qui passait en dernier. À cran, elle répliqua aussitôt en lui foutant son pied au visage. Paré et moi avons terminé le travail au poing à la hâte, avant qu’Adam ne vienne nous séparer dans une pluie d’injures. Rendu là, il s’en prenait autant à nous qu’à son cousin. Comme une mêlée au hockey qui ne veut jamais finir, nous étions les cinq gars aggripés l’un à l’autre et donnions des coups à qui mieux mieux. J’avais trois chances sur quatre de frapper l’ennemi, mais je crois bien avoir touché Paré à quelques reprises. Je me fis tirer une oreille, reçus de nombreux coups au ventre, un coude sur le menton alors que ma bouche était ouverte, puis je fus éjecté de la mêlée, dans laquelle je me relançai aussitôt en sautant et en criant. Paré cria aussi alors qu’on lui mordit une main et il répliqua en enfonçant son poing sur le nez de Steve, qui s’écroula en chîalant. Nous fûmes ramenés à l’ordre au son d’une vitre qui éclatait.

Lou se tenait, haletante, aux côtés de la voiture que nous avions suivie, le bâton de baseball entre les mains, des miliers d’éclats de verre à ses pieds. Nul ne disait mot, chacun plus surpris que l’autre de voir autant de haine provenir d’une si charmante petite personne. «Là, vous vous lâchez, Paré pis Manu vous embarquez dans le char PIS ON DÉCRISSE D’ICITTE!!! C’TU CLAIR???» Nous nous rendîmes aussitôt à la voiture sans rouspéter.

Mais Lou n’avait pas terminé. Elle s’approcha de Steve, toujours par terre. Adam voulut intervenir mais elle le stoppa en foutant un coup de bâton sur le capot de la voiture. Le bâton fit sa motion puis revint aussitôt en position d’attaque. L’Ontarien resta coi. Puis, Lou à Steve: « J’te jure que tu seras pas à la veille de rebaiser dans ta vie, mon crisse d’innocent!». Elle leva le bâton au-dessus de sa tête puis l’abatit sur l’éclopé qui hurla à pleins poumons, dans un langage international.

Quand elle balança le bâton sur la banquette arrière en claquant la porte, Paré et moi avions toujours les sourcils arqués, les deux mains devant la bouche. Steve chiâlait en se tenant un genou. «Enwèye les filles, sinon j’y retourne pis là j’y pogne les gosses pour de vrai.»

lundi 3 mai 2010

Le Jour des poubelles, chapitre 22


« Bon…
⎯ Paré, tabarnak! Tes hosties d’idées, là…
⎯ Les nerfs, Manu, je m’en occupe.
⎯ Tu t’en occupes, tu t’en occupes… yeah right, pis moé je suis abonné à Clin d’Oeil.»
⎯ Je m’en occupe, j’ai dit.»

Les trois hommes entouraient maintenant la voiture. À ma grande joie, ils n’avaient ni l’air de psychopathes, ni de rednecks enragés ou je ne sais quoi encore. Seulement de trois hommes pas contents, avec le principal intéressé en complet-cravate. Que cet accoutrement lui soit quotidien ou occasionnel pour sa sortie au cimetière, il lui conférait néanmoins le statut qui lui revenait. Les deux autres avaient des gueules de subordonnés. Ou de petits frères. Nous en avions chacun un d’assigné. L’homme du cimetière cogna doucement à la fenêtre de Paré, l’intimant de sortir pendant qu’il était encore calme. Paré prit une grande respiration, déverrouilla la portière et sortit du véhicule sans me regarder. L’autre l’accueillit avec un sourire alors que ses deux sbires cognaient à leur tour dans nos fenêtres afin que nous imitions notre ami. « J’ai peur, Manu.
⎯ Ça… ça va ben aller Lou. Montre juste pas que t’as peur.
⎯ Comme pour un ours, mettons?
⎯ Pareil que pour un ours. Je vais sortir en premier, ok?
⎯ Ok.»

Je sortis et on me prit aussitôt fermement le bras. Je fis signe à Lou qui mit un pied à terre, hésitante. Son Ontarien lui passa un bras autour du cou en souriant. «Hellooo Lovely! What’s your name, cutie pie?» Lou me lança un regard apeuré. Je lui en rendis un que je voulais réconfortant, compte tenu de la situation. Je devais avoir l’air d’un enfant sur le point de pleurer. « Me..Marilou…
⎯ Marylou? My God! Hello/Marylou/How do you do?»

Le charme de cette rencontre fût rapidement soufflé par Paré qui eût une nouvelle idée du tonnerre, c’est-à-dire foutre son poing au visage de son Ontarien assigné.


Les deux autres se jetèrent aussitôt dans la mêlée pour neutraliser Paré alors qu’il recevait sa réponse au ventre puis en plein nez. Je voulais bien intervenir, mais merde, j’étais pris d’une peur pas possible. Et qu’est-ce que j’aurais bien pu faire? Sauter au cou d’un des gars et attendre de me faire attaquer par les deux autres? Je m’emparai néanmoins du balai à neige qui traînait à l’arrière de la Jetta, l’objet le plus pertinent que j’aie pu trouver. Je me tins à distance.

L’assaillant de Paré lui souriait à nouveau. « You’re one mean and definitely stupid motherfucker… Et à mon attention, Could you please put that thing back in the car? I don’t want you to get hurt with that!»
Je lui obéis en ignorant les rires des deux autres. Je les vis discuter à voix basse, puis emmener Paré vers nous qui étions restés près de la voiture. « I didn’t want anything like this to happen, guys, but the tall fucker just doesn’t give me any choice.» Puis ils nous forcèrent à mettre les mains sur la voiture, avec les deux cons qui nous guettaient alors que l’autre fouillait. Par pur plaisir, m’a-t-il semblé.

Alors qu’il était enfoui à l’arrière de la Jetta en jetant par-dessus son épaule que qui ne l’intéressait pas, une voiture apparut au sommet de la colline. L’un des deux hommes de main le signifia à l’autre en tapant sur la tôle, par-dessus l’épaule de Lou, une main doucement appuyée dans son dos. Sortant de l’habitacle, l’Ontarien en habit plissa les yeux et sourit aussitôt. Une vieille New Yorker s’avançait sur notre scène en contournant par l’accotement. J’entendis parler, rire un peu. Je relevai la tête pour jeter un œil, mais on me la rabaissa aussitôt. La voiture s’avança et l’autre l’accompagna pour l’aider à passer le barrage. Il revint avec un sourire satisfait. «Where was I? Oh, yeah, looking for funny things in the car…»

Il ouvrit la porte du conducteur pour débarrer le coffre. J’entendis un léger «Tabarnak» sortir de le bouche de Paré. «Oh! Now that is funny!» Il vint entre Lou et moi, un bâton de baseball à la main. «This is better than a stupid broom, don’t you think?» Il retourna vers l’arrière et nous sursautâmes tous alors qu’il flanquait un coup sur l’aile arrière droite de la Jetta. «Come on!» cria Paré qui se la fit taire aussitôt par un coup à l’arrière de la tête.

L’Ontarien mit peu de temps à tomber sur la réserve de coke de Paré, savamment cachée dans la boîte qui contenait ses câbles à booster, des gants, une bouteille de Armor-All et d’autres articles du genre. «Pourquoi t’as traîné ça icitte, crisse? lui chuchotais-je.
⎯ Oussé que tu voulais que je la mette, hostie, j’habite nulle part, j’te rappelle.»

Nous étions cinq à le regarder se servir un échantillon sur le bout de la langue, puis approuver avec un air de belle surprise. Il vint derrière nous et parla d’un ton ravi. « Guys guys guys… Would you like to come inside and have some tea?»

Je nous serais mal vu de refuser.

samedi 10 avril 2010

Le Jour des poubelles, chapitre 21


« Pis on fait quoi avec le reste?»
J’étais assis sur le siège passager avec la boîte de beignes sur les genoux et j’essuyais mes dernières larmes de fou rire. Après nous être sérieusement payé la gueule de Paré, nous avions chacun mangé un beigne au chocolat sans grande passion pour ensuite constater qu’un seul suffisait à nous sustenter, ou du moins, à nous enlever l’envie de manger pour un bon bout de temps. « Ben je le sais pas, moi, garde-les, on va ben avoir envie d’en manger plus tard…
⎯ Parle pour toi, répondit Lou en s’avançant entre les deux sièges, pas de danger que je m’en retape un autre, déjà que le chocolat, moi, au départ…
⎯ Moi non plus, Paré, je m’en reclencherai pas un autre certain. Y’a des limites à tripper chocolat…
⎯ Ben mangez-en pas, crisse! dit-il en se resservant à même la boite. Pis que j’en entende un autre m’écœurer avec ça…
⎯ Oh, we not écoeure you anymore for chure, Paray.»
Je tendis une main ouverte entre les deux sièges, dans laquelle Lou tapa avec fierté.

Paré ignora la blague, prit une bouchée, fit une grimace, abaissa la vitre de la portière et balança le beigne entamé sur un passant. Nous entendîmes une insulte en anglais s’évaporer derrière nous. Paré ricana en jetant un coup d’œil au rétroviseur. Je saisis la manivelle, baissai ma vitre et m’emparai d’un beigne. Paré roulait à 65 km/h, le repérage de cible se ferait plutôt bien. Je choisis un homme dans la quarantaine accompagné d’une femme et parvins à l’atteindre dans le dos. « Niiiiiiice Man!
⎯ J’en veux un Manu!» me dit Lou toute excitée. Je lui tendis la boite et la laissai choisir. «Yes! Une bitch!
⎯ Kin vos hosties de chutes!» cria Paré après s’être resservi.

En définitive, sur une possibilité de neuf tirs, nous n’atteignîmes nos cibles qu’une seule fois Lou et moi, tandis que Paré remporta le match avec 2 prises sur 3. En conduisant, c’était pas rien. Le plaisir que cela venait de nous procurer avait lavé la tension qui s’était sournoisement installée depuis la veille. Voilà qu’on riait, qu’on roulait, qu’on remettait la musique à fond. Et que Paré ressortait son sachet.

Avec tout ça, il arrivait neuf heures du matin. Nous avons vite convenu que maintenant que nous avions atteint notre objectif, l’idéal était de partir à une heure qui nous permettrait de faire le trajet du retour à la clarté. Paré se vantait de ne voir aucun problème dans le fait de rouler longtemps. «Mais tsé Paré, avisa Lou, je pense que ça serait legit de prendre un petit break, de se reposer un peu, avant d’aller se retaper six heures de route. Y’a un beau cimetière juste là, on pourrait aller s’étendre, juste un peu.
⎯ Piquer un somme dans un cimetière? T’es ben glauque, la p’tite…
⎯ Ben non, c’est tranquille, un cimetière. Pas de danger de croiser des énervés comme dans un parc. Ça amène au retour sur soi. Le repos éternel pis toutte, là… Enwèye, arrête donc…
⎯ Manu?
⎯ Pourquoi pas.
⎯ Vous autres, j’vous jure…»
Ni Lou ni moi ne jugeâmes pertinent de revenir sur cette dernière phrase.

Nous nous installâmes au pied d’un arbre et Lou trouva vite le sommeil. Paré et moi, qui avions pigé dans le sachet, étions définitivement réveillés. Je pensais à mon père en fixant dans les yeux une corneille qui faisait de même, juchée sur une pierre tombale à une trentaine de pieds. J’étais tiraillé entre la pitié et l’idée de le détester, le père. Je l’imaginais bien émettre son opinion sur quiconque pouvait en venir à le prendre en pitié, pour quelque raison que ce soit. Il se mettrait certainement à le fustiger, à le traiter de tous les noms, de pas de vie, de mièvre mielleux et l’enjoindrait à se trouver une activité plus rentable, comme d’aller balayer la cour, ramasser les feuilles, préparer le souper. Je me sentais soudainement comme un enfant qu’on remet à sa place et j’allais dire ma façon de penser à la corneille quand elle s’envola après avoir été atteinte d’une roche lancée par Paré. « C’est quoi ton problème, coudonc?
⎯ Les nerfs, man, je fais toujours ben rien que de pitcher une roche sur une corneille. Je sais pas si je devrais ajouter, une corneille ontarienne. En plus qu’elle avait l’air de t’en vouloir, je sais pas ce que tu lui as fait…»
Je ravalai des arguments qui n’auraient eu aucune tenue et le laissai continuer à lancer ses roches. « T’as pas un ballon de foot dans ton char, quelque chose?
⎯ J’ai pas un ballon, mais j’ai…»
Il me regardait avec des yeux de clown et un air d’ahuri. « … une balle pis deux mittes!
⎯ Sérieux?
⎯ Vrai comme chu là.
⎯ Ben va les chercher, kess-t’attends?»

Paré revint rapidement de la voiture et dans l’excitation, il me lança le gant sans m’avertir alors que je lisais une pierre tombale. Je ne la vis qu’au dernier moment et ce fût Lou qui eut droit à un réveil pour le moins brutal.

Après l’avoir chouchoutée à deux, nous nous mîmes vite à la balle. Je crois bien ne m’être jamais adonné à cette activité dans un état de calme. Dans le sens de se lancer la balle, tranquille, en se concentrant sur la qualité des lancers. En moins de trois minutes, nous avions tous deux quitté notre point de départ et nous lancions des ballons, des balles roulantes, bondissantes, essayions de faire des courbes, des ricochets sur les pierres tombales, n’importe quoi excepté un beau lancer clair et franc. Nous courions comme des forcenés, tantôt pour compléter un jeu, tantôt pour rattraper une balle perdue. Lou se payait notre gueule en fumant une cigarette. « Veux-tu jouer?» Lui demandais-je en lui tendant le gant. Je n’eus qu’un éclat de rire pour toute réponse.

Je remis mon gant en vitesse en entendant le «Fore!» que Paré lançait à mon intention. Je rattrapai la balle avec la main à moitié rentrée et la relançai aussitôt avec un désir de vengeance. Les émotions me faisant perdre mon sens de la justesse, la balle partit bien au-delà de la tête de Paré pour aller frapper une pierre tombale qui captait l’attention d’un homme accroupi, un bouquet de fleurs à la main. Il se leva aussitôt et s’approcha de Paré qui n’était qu’à quelques mètres de lui.

Toujours dans l’esprit de ne donner aucune raison à mon père d’être fier de moi, je restai à distance en voyant Paré discuter avec l’autre. Je m’approchai lentement de l’arbre, où Lou n’avait pas bougé. « Beau coup, Champion.
⎯ C’pas moi. J’ai pas fait exprès.
⎯ Ben non, c’est clair. Pauvre balle. Sait pus où donner de la tête.»

Paré revint assez vite, avec la mine de celui qui vient d’essuyer un revers. « On pacte les petits pis on sacre notre camp d’icitte.»

Là non plus, nous ne trouvâmes rien à redire.

****

« C’est quoi qu’y t’a dit, le gars?
⎯ Je sais pas trop, là, j’ai pas toutte compris.
⎯ Ah, y parlait en anglais?
⎯ Coudonc, on est pas à Shawinigan, icitte…
⎯ Mais t’as ben compris une coup’ d’affaires…
⎯ Ben oui…
⎯ Comme quoi?
⎯ Ça te tente pas de rouler un bat au lieu de m’écœurer, man?
⎯ Ah, mais je peux faire les deux. Facile.»

Nous étions stationnés à cinq ou six voitures de l’entrée du cimetière. La radio ontarienne en sourdine nous jouait ne chanson de Blue Rodeo et nous avions voté pour fumer un joint avant de reprendre la route. « On va-tu manger avant de partir, ou ben on fait ça sur la route?
⎯ T’as-tu vu des restos su’a route, toi?
⎯ Mmmm.
⎯ Aussi bien faire ça tout de suite, je commence à avoir faim solide.
⎯ On va y aller, mais avant, on va se faire une petite activité de groupe.»

Lou et moi avons regardé Paré en attendant qu’il précise son idée, mais je compris assez rapidement quand il partit la voiture alors que l’homme du cimetière rejoignait son véhicule. « Kess-tu fais, Paré?
⎯ On va aller voir où il habite.
⎯ NO WAY! fit Lou en s’étouffant avec le joint. Tu nous embarque pas là-dedans Paré, hostie!»

Mais la filature était déjà entamée.
Il resta sourd à nos protestations. Sa première intervention fut à un feu rouge, alors qu’il se servait à nouveau dans le sachet. « Je veux juste lui foutre la chienne un peu. Dans un langage international.»

Nous le suivions à deux ou trois voitures de distance et en peu de temps, nous étions tous concentrés sur l’objet de la poursuite afin de ne pas le perdre de vue. Somme toute, ça devenait plutôt entraînant. En ville, la filature demeurait lente et il était facile de rester dissimulé. Mais nous fûmes vite entraînés sur des territoires moins fréquentés et il devint assez clair que notre cible prendrait tôt ou tard connaissance de son sort. Après tout, Paré était loin d’être un exemple de subtilité.

« T’es pas un peu proche?
⎯ Ben oui, mais tsé, c’est clair qu’il nous a vus, comme c’est là. Fait que tant qu’à faire…
⎯ Pis c’est où que tu veux en venir? demanda Lou.
⎯ Je vous l’ai dit, je veux juste lui foutre un peu la chienne.
⎯ Mais pourquoi, il doit t’avoir insulté solide…
⎯ Ça, ça reste entre lui pis moi.
⎯ Mais on est là nous autre aussi…
⎯ Oh mon dieu! Il a regardé dans son rétroviseur!
⎯ Ben oui, moi aussi je peux le faire, tchecke…
⎯ Pis là il parle au téléphone!
⎯ Je pourrais le faire aussi, si j’en avais un.»

Il devenait évident que Paré refusait d’admettre le ridicule de son initiative et qu’il travaillait fort pour rester de marbre. « Bon, il a décidé de clencher. Ça serait un bon moment pour laisser tomber mon Paré, tu trouves pas?»
Il appuya sur l’accélérateur. Nous étions seuls sur la route et Paré s’entêtait. Je restais agrippé à la poignée. Nous montions une colline et Paré freina aussitôt que nous amorcions la descente. Plus loin devant nous, un véhicule garé en travers de la route, avec son propriétaire et un renfort, appuyés dans une attitude d’attente nonchalante.
«Ok Paré, tu fais demi-tour TU SUITE!
⎯ Ooops, je pense que ça sera pas possible.»
Derrière nous, une autre voiture venait nous bloquer le chemin.
Je restais sans mots alors que Lou, la tête dans les mains, répétait « non non non non non non non…»

vendredi 2 avril 2010

En d'sous, de Sunny Duval


Coups de Tête no 26, 2010, 147 p.

J’avais été bien heureux, à l’époque du cahier LP/2 de La Presse, de lire un Sunny plus accessible et compréhensible que celui qu’on rencontrait dans les pages du Bang-Bang, des textes que je terminais avec le sentiment d’avoir manqué quelque chose, un mot de passe, un manuel d’introduction, je sais pas trop.

Un Sunny plus people, donc, mais Sunny quand même. Entre les lecteurs de La Presse et du Bang-Bang, y’a pas qu’un petit pas à franchir. Et lui l’avait très bien fait, même avec ses petites jambes. (Hey, j’ai le droit de faire des blagues de p’tit.)

De la chronique au livre publié aussi, il y a un certain pas. Et un délai. C’est quatre, cinq ans plus tard que paraîssent donc chez Coups de Tête ces chroniques du monde d’en-d’sous, un peu réarrangées j’imagine, pour que l’auteur se remette à son goût du jour (publier des textes écrits cinq ans plus tôt, aucun doute que tu grinces des dents et que t’as envie de te réécrire un peu) et agrémentées de quelques élans de poésie.

Le livre en soi se lit comme un charme, comme un pet. Comme un pet charmant, c’est pas rien. On prend plaisir à se faire raconter ces histoires qui mènent à quelque chose, ou à rien du tout, des histoires sur son groupe, sur ses tounes, ses amis, son local, sur sa ville, le fait de l’habiter sans toujours avoir l’argent pour payer, le fait de la quitter, toujours pour mieux revenir. On prend plaisir, si on connaît moindrement la musique d’ici qui se joue avec des pédales de distortion, à reconnaître certains personnages, dont les noms sont dans la plupart des cas de légers dérivés de l’original, comme une copie en négatif. Mes noms préférés : Black Sabin et Girond. Tiens donc, les deux chiâleux.

J’ai cependant eu le sentiment, en relisant toutes les chroniques une à la suite de l’autre, que le ton de Sunny oscillait entre le désir d’être rock et l’obligation d’être éducatif. À mon avis, certaines chose expliquées ou justifiées ralentissent le rythme. Ça paraît, dans des textes de deux–trois pages. Peut-être aussi que je prends certaines choses pour acquis, en ma qualité (ou en mon défaut?) de gars qui joue de la musique dans la vie, quoique pas aussi rock que c’bon Sunny. (Hey Sunny, t’as vu, j’ai pas écrit le mot « musicien » dans la dernière phrase.) Je dis ça, là, mais c’est rien pour gâcher un plaisir.

Quoiqu’il en soit, on ressort de tout ça avec une belle idée de l’esprit allumé de Duval, un esprit qui est toujours là, toujours prêt, et qui prend tout son sens avec l’heure qui avance. Une machine à jeux de mots (…peut-être un peu trop?…), à images savoureuses (… la main en forme de drink toujours plein…), un rockeur amoureux de la vie, des filles, du soleil et de ses amis. Et des pintes aussi.

Quelque chose qui doit donner envie d’être dans un band, si c’est pas déjà fait.